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![]() Plaisir du corps et origines de la violence
--> James W. PRESCOTT
« Faites l'amour, pas la guerre » restera sans doute à jamais le plus beau condensé de sexopolitique. Sa version soixante-huitarde - « Vivre sans entraves, jouir sans temps mort » - parait manquer d'une dimension politique universelle, bien qu'elle la contienne implicitement. En tout cas, on peut dire que Mai 68 renonça à la violence morbide, qui est l'ordinaire de la moindre opération militaire. En même temps que la sexualité faisait irruption dans le champ socio-politique, bien que timidement. Nul doute en tout cas qu'une relation exista alors, bel et bien, entre les deux phénomènes. Nul doute aussi que l'évidence de cette relation ira s'affirmant vers 1998. Qu'en sera l'expression ? L'article qui suit, de James Prescott, fournit les bases scientifiques de cette constatation ; sa publication, en 1975, fit grand bruit. Sexpol le publie pour la première fois en français.
LA violence est en train de devenir une épidémie générale. Dans le monde entier, la police se dresse contre les foules en colère, des terroristes cassent les jeux olympiques, on détourne des avions et des bombes ravagent des bâtiments. L'année dernière (*), des guerres ont éclaté au Moyen-Orient, à Chypre et dans le Sud-Est asiatique; et la guerilla continue en Irlande. Pendant ce temps, la criminalité aux U.S.A. augmente plus vite même que l'inflation. Les chiffres du FBI montrent que les crimes ont augmenté de 16 % dans les six premiers mois de 1974. C'est l'une des plus importantes augmentations depuis que le FBI fait des statistiques. A moins d'isoler et de traiter les causes de la violence, nous continuerons à vivre dans un monde de peur et d'appréhension. Malheureusement, la violence est souvent donnée comme remède à la violence. Beaucoup de politiciens allèguent la nécessité de renforcer la police comme meilleure solution au problème de la criminalité. Emprisonner les gens, ce qui est notre façon habituelle de traiter le crime, ne résoudra pas le problème, parce que les causes de la violence résident dans nos valeurs fondamentales et dans la façon dont nous élevons nos enfants et éduquons la jeunesse. Les punitions corporelles, les films violents de la télévision leur enseignent que la violence physique est normale. Mais ces expériences vécues pendant l'enfance ne sont pas la seule ni même la principale cause de la violence. Contact, toucher, mouvement Des recherches récentes montrent que la privation du plaisir corporel est une des composantes majeures dans l'expression de la violence corporelle. L'association courante du sexe et de la violence permet de comprendre la violence corporelle comme un manque de plaisir corporel. Contrairement à la violence, le plaisir semble être quelque chose dont le monde n'a jamais trop. Les gens sont constamment à la recherche de nouvelles formes de plaisir ; d'ailleurs, la plupart de nos activités de « plaisir » semblent être un substitut des plaisirs naturels sensoriels du toucher. Nous touchons pour le plaisir ou pour la douleur ou bien nous ne touchons pas du tout. Bien que le plaisir et la violence corporels semblent deux mondes à part, il semble qu'il y ait une subtile et intime corrélation entre les deux. La violence continuera à croître jusqu'à ce qu'on comprenne les rapports entre plaisir et violence. En tant que neuropsychologue, je me suis beaucoup consacré à l'étude de cette relation précise entre violence et plaisir. Je suis maintenant convaincu que la privation de plaisir sensoriel est la racine principale de la violence. Des expériences en laboratoire, sur des animaux, montrent que le plaisir et la violence ont une interaction, c'est à-dire que la présence de l'un inhibe l'autre. Un animal violent, fou de rage, se calme brusquement quand des électrodes stimulent les centres de plaisir de son cerveau. De la même façon, la stimulation des centres de la violence dans le cerveau peut mettre fin à son plaisir sensuel et à sa conduite paisible. Quand les circuits cérébraux du plaisir sont K branchés » les circuits de la violence sont K débranchés » et vice versa. Parmi les êtres humains, quelqu'un d'enclin au plaisir fait rarement preuve de violence ou de comportement agressif, et une personne violente a peu d'aptitude à tolérer, à vivre avec plaisir, sensuellement, des activités agréables. Si la violence ou le plaisir augmente, l'autre diminue. La relation réciproque entre le plaisir et la violence est grandement significative parce que certaines expériences sensorielles durant la période du développement créeront une prédisposition neuropsychologique, soit à la recherche de la violence, soit à la recherche du plaisir dans la vie ultérieure. Je suis persuadé que les différentes conduites socialement et émotionnellement anormales résultant de ce que les psychologues appellent carence affective maternelle, c'est-à-dire un manque de tendresse et d'amour, sont causées par un type unique de privation sensorielle, qui est la privation somatosensorielle. Dérivé du grec qui signifie K corps », le mot se réfère aux sensations du toucher et du mouvement du corps ; ce qui est différent des sens de la vue, de l'ouïe, de l'odorat et du goût. Je crois que les manques de contact, de toucher et de mouvement du corps sont les causes fondamentales de nombreuses perturbations émotionnelles et cela inclut les comportements dépressifs, autistiques, l'hyperactivité, l'aberration sexuelle, l'abus de drogues, la violence et l'agression. Ces aperçus sont tirés principalement des études contrôlées du laboratoire de Harry F. et Magaret K. Harlow, à l'université du Wisconsin. Les Harlow et leurs étudiants ont séparé des bébés singes de leur mère, à la naissance. Les singes furent élevés séparément dans des cages, dans une grande salle commune où ils pouvaient établir des relations sociales par la vue, l'ouïe, l'odorat, mais pas par le toucher ou le mouvement. Vie sexuelle pauvre Ces études et d'autres indiquent que c'est la privation de contact et de mouvement corporels, - pas celle des autres sens -, qui produit la grande variété de comportements émotionnels anormaux. Il est bien connu que les nourrissons et les enfants qui sont hospitalisés ou placés dans des institutions pendant des périodes assez longues, et qui sont peu tenus et touchés, contractent des comportements anormaux presque identiques, tels que se balancer et se cogner la tête. Bien que la violence pathologique observée dans l'élevage isolé des singes soit bien étayée par des documents, le lien entre la privation précoce somatosensorielle et la violence physique, chez les humains, est moins bien établi. De nombreuses études faites sur des délinquants juvéniles et des criminels adultes ont montré un arrière-plan familial des foyers brisés et/ou des parents physiquement violents. Ces études ont rarement mentionné, encore moins mesuré le degré de privation d'affection corporelle qui est pourtant souvent en corrélation avec le degré de mauvais traitements et de délaissement. Une seule étude dans ce sens existe, celle de Brandt F. Steele et C.B. Pollock, psychiatres à l'université du Colorado, qui ont étudié les mauvais traitements des enfants au long de trois générations de familles qui maltraitaient leurs enfants physiquement. Ils ont découvert que les parents qui brutalisaient leurs enfants avaient eu invariablement une enfance sans affection corporelle et que leur vie sexuelle adulte était extrêmement pauvre. Steele a remarqué que presque sans exception les femmes, dans ce cas-là, n'avaient jamais connu l'orgasme. Quant au degré de plaisir sexuel des hommes qui brutalisent leurs enfants, il n'a pas été déterminé ; mais leur vie sexuelle en général était insatisfaisante. L'hypothèse selon laquelle le plaisir physique inhibe activement la violence physique peut être appréciée à partir de nos propres expériences sexuelles. Combien d'entre nous ont envie d'agresser quelqu'un juste après avoir eu un orgasme ? 20.000 corrélations Les contributions de Freud à propos des affects des expériences précoces sur les conduites ultérieures et des conséquences de la sexualité réprimée, ont été bien reconnues. Malheureusement le temps et l'espace ne permettent pas d'ouvrir un débat ici sur ce qui différencie Freud de W. Reich, à propos de son Au-delà du principe du plaisir. L'hypothèse selon laquelle la privation du plaisir corporel se transforme en violence physique demande une évaluation systématique. Nous pouvons contrôler la validité de l'hypothèse précédente en examinant des études de cultures comparées portant sur les pratiques d'éducation enfantine, les pratiques sexuelles, et la violence physique. On peut s'attendre à découvrir que les sociétés humaines qui donnent à leurs nourrissons et enfants beaucoup d'affection corporelle (toucher, porter, transporter) sont moins violentes que celles qui en donnent très peu. Semblablement, les sociétés qui tolèrent et acceptent une sexualité prémaritale et extramaritale devraient être moins violentes que celles qui l'interdisent et le punissent. Les ethnologues ont rassemblé les données précisément nécessaires à l'examen de cette hypothèse sur des sociétés humaines et leurs découvertes sont clairement présentées dans Crosscultural summary de R.B. Textor. Le livre de Textor est un outil de base dans la recherche statistique sur les différentes cultures. L'étude donne environ 20.000 corrélations statistiquement significatives, à partir de 400 échantillons culturels de sociétés primitives. Certaines variables qui reflètent l'affection physique (tels les câlins, les caresses et le jeu avec les nourrissons) ont été rapprochées d'autres variables qui mesurent la criminalité et la violence (fréquence des vols, meurtres, etc.) ; les corrélations importantes sont données dans les tableaux. Ces pourcentages reflètent les rapports entre les variables ; par exemple « forte affection /violence minime » plus « faible affection/grande violence ». Ce procédé est utilisé dans tous les tableaux.** Proverbe biblique Les sociétés qui se situent à un degré élevé ou un degré bas sur l'échelle de l'affection physique infantile furent examinées du point de vue du degré de violence. Les résultats (tableau 1) indiquent clairement que les sociétés qui donnent à leurs bébés la plus grande somme d'affection physique sont caractérisées par peu de vols, peu de mauvais traitements des enfants, peu d'activités religieuses et des meurtres en quantité négligeable ou inexistants ; il en est de même pour la mutilation ou la torture des ennemis. Ces données confirment directement le fait que la privation de plaisir corporel pendant la petite enfance est significativement liée à un taux élevé de criminalité et de violence. Quelques sociétés punissent leurs enfants corporellement, d'autres pas. Nous pouvons déterminer si oui ou non cette punition reflète un intérêt général pour le bien de l'enfant en l'associant au degré de soins nourriciers. Les résultats (tableau 2) indiquent que les sociétés qui infligent souffrance et in confort à leurs enfants, tendent à le négliger également. Ces données n confirment absolument pas le pro verbe biblique (23 ; 13-14) : « Ne prive pas un garçon de châtiment. Si tu le fouettes avec une baguette, il ne mourra pas. Fouette-le avec une baguette et tu le sauveras du Mal ». II était possible de prévoir exacte ment la violence physique adulte à partir de la variable « affection corporelle infantile » dans 36 cultures sur 49 (73 %). La probabilité pour qu'un tel pourcentage se produise par hasard n'est que de quatre pour mille. Sur les 49 sociétés étudiées, 13 cultures semblaient être des exceptions à la théorie selon laquelle un manque de plaisir somato-sensoriel rend les gens physiquement violents (voir tableau 3). On s'attendait à ce que des cultures qui prônent le plaisir corporel durant la petite enfance et l'enfance maintiennent de telles valeurs dans la vie adulte. Ce n'est pas le cas. L'éducation des enfants ne laisse pas présager les schémas des comportements sexuels ultérieurs. Cette surprise initiale, cet écart par rapport à ce qu'on s'attendait à trouver, devient cependant un fait intéressant pour d'autres déductions. Une seule exception Deux variables qui sont hautement en corrélation ne sont pas aussi utiles pour en déduire une troisième que deux variables non corrélatives. En conséquence, il est signifiant d'examiner les comportements sexuels de ces treize cultures où la « violence adulte » n'est pas liée à la variable «c plaisir corporel pendant l'enfance ». Apparemment, les coutumes sociales qui influencent et déterminent les comportements d'affection sexuelle sont différentes de celles qui sous-tendent l'expression de l'affection physique envers les petits enfants. Quand on compare les six sociétés caractérisées à la fois par une forte affection infantile » et une forte « violence adulte » quant au « comportement sexuel prémarital », il est surprenant de constater que cinq d'entre elles montrent une répression dans ce domaine, que la virginité est une valeur reconnue de ces cultures. Il semble donc que les effets bénéfiques d'une « enfance choyée » puissent être négatives par la répression du plaisir corporel dans la vie ultérieure. Les sept sociétés caractérisées à la fois par peu d'« affection infantile » et peu de « violence adulte » sont toutes permissives quant à la sexualité prémaritale. Ainsi, les effets nocifs de la privation affective des enfants semblent être compensés par des expériences de plaisir corporel et sexuel pendant l'adolescence. Ces découvertes ont amené à une révision de la théorie sur la privation du plaisir somato-sensoriel, passage d'une première étape à une autre telle que la violence physique,dans 48 cultures sur 49, pouvait être exactement déduite. En bref, la violence peut venir de la privation de plaisir somato-sensoriel soit pendant la petite enfance, soit pendant l'adolescence. La seule véritable exception dans cet échantillon culturel, est la tribu des coupeurs de têtes Jivaro d'Amérique du Sud. Cette société demande une étude détaillée pour déterminer les causes de sa violence. Peut-être la croyance des Jivaros joue-t-elle un rôle important, comme l'a remarqué l'anthropologue Richard Harner dans son livre Jivaro souk "Ces indiens ont une croyance bien enracinée selon laquelle le meurtre conduit à l'acquisition des âmes qui donnent un pouvoir surnaturel apportant l'immunité devant la mort ». La force de cette théorie à deux étapes sur la violence est illustrée de façon plus évidente quand on oppose les sociétés aux forts taux d'K affection corporelle pendant la petite enfance et l'adolescence » à celles dont ces mêmes taux sont nettement faibles pour les mêmes périodes de la vie. Les statistiques concernant cette relation sont extraordinaires : la probabilité pour qu'une société soit physiquement violente quand elle est affectueuse vis-à-vis de ses enfants et tolérante envers le comportement sexuel prémarital n'est que de 2 % (48/49). Le probabilité que cette relation soit le produit du hasard est d'1 pour 125.000. Je ne connais aucune autre variable relative au développement qui ait un tel degré de probabilité. Substituts Il semble donc que nous ayons un principe fondamental bien établi les sociétés physiquement affectueuses ont vraiment une probabilité très faible d'être physiquement violentes. De la même façon que l'affection corporelle et le plaisir durant l'enfance et l'adolescence sont en relation avec des mesures de violence, nous trouvons un témoignage direct d'un rapport signifiant entre la punition de la sexualité prémaritale et les différentes mesures concernant les crimes et la violence. Comme le montre le tableau 4, d'autres groupes de relations lient la punition et la répression de la sexualité prémaritale à la taille de la communauté, à la complexité sociale et à la division en classes sociales, à l'existence de petits clans familiaux, au commerce des femmes, à la pratique de l'esclavage et à la présence d'un dieu dans la morale humaine. La relation entre les petits clans familiaux et les attitudes répressives de la sexualité prémaritale mérite qu'on s'y attarde car elle suggère que les cultures occidentales nucléaires peuvent être un facteur qui contribue à notre attitude répressive envers l'expression de la sexualité. Même chose pour la taille de la communauté, la complexité sociale et la division sociale. Il n'est pas surprenant que lorsque de grands besoins personnels sont combinés avec la privation d'affection corporelle le résultat soit l'individualisme et de forts taux de narcissisme. Pareillement, la danse exhibitionniste et la pornographie peuvent être interprétées comme étant des substituts à l'expression sexuelle normale. Certains des pays qui sont les plus répressifs quant à la sexualité féminine ont de nombreuses formes d'art pornographique.
(à suivre)
James W. PRESCOTT
(Traduction: Michèle POSLANIEC )
*) Texte publié dans le Bulletin of the Atomic Scientists de novembre 1975. **) Non reproduits ici Texte publié dans Sexpol n°23 juillet-août 1978 Les tabeaux et la suite du texte ( dans une traduction différente ) peuvent être lus sur http://www.violence.de/prescott/bulletin/article-f.html
Mis en ligne par libertad, le Vendredi 12 Janvier 2007, 00:12 dans la rubrique "Pour comprendre".
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