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![]() L'amour libre
Lu sur Ecologie révolutionnaire : La libération sexuelle est bien rentrée dans les moeurs. On ne compte plus les livres sur le sujet et la pornographie nous envahit de plus en plus. En détachant la sexualité de la reproduction naturelle, le déclin du patriarcat a non seulement libéré la jouissance féminine mais constitué la sexualité en fait de culture, valorisant l'inventivité, la construction de soi et la négation de la nature, puisque la culture se pose toujours en opposition à la nature (le symbole doit se distinguer de sa matérialité). C'est bien ce côté contre-nature qui faisait pour les Grecs la supériorité de l'homosexualité comme fait de haute civilisation sans commune mesure avec la "bestialité" des rapports hétérosexuels. Aujourd'hui ce serait plutôt les transsexuels qui représentent l'aboutissement d'une sexualité construite. Ceci semble à peu près admis, au moins dans les médias. On va même jusqu'à suggérer que cela redonnerait leur dignité à toutes les sortes de pratiques sexuelles, ce qui est un peu léger et tombe sur la question de la liberté de l'autre, en particulier pour la pédérastie. On n'échappe jamais complètement à la norme (mâle). En tout cas du sexe, il y en a partout. On ne peut faire comme si la révolution sexuelle n'avait pas eu lieu, la libération de la femme, la psychanalyse, les communautés, les amours multiples depuis l'adolescence, même si, comme toujours, les anciens modèles persistent bien après avoir perdu leurs bases concrètes.
L'amour expérimente le fait que les personnes ne sont pas interchangeables, qu'elles sont uniques, et pourtant il y a malgré tout une certaine plasticité de l'amour, il peut même y avoir substitution momentanée de personne (un transfert), une extension aux autres, un rayonnement de l'amour qui ne contredit en rien le caractère unique de sa source. Simplement, quand on est aimé on devient aimable. L'amour brouille les frontières et s'ouvre à la communauté, c'est bien une force révolutionnaire, une libération (Alberoni).
Dans l'amour on n'ose hasarder, parce que l'on craint de tout perdre ; il faut pourtant avancer, mais qui peut dire jusqu'où ? L'on tremble toujours jusqu'à ce que l'on ait trouvé ce point. La prudence ne fait rien pour s'y maintenir quand on l'a trouvé. Il n'y a rien de si embarrassant que d'être amant et de voir quelque chose en sa faveur sans l'oser croire ; l'on est également combattu de l'espérance et de la crainte. Mais enfin, la dernière devient victorieuse de l'autre.
Les 99 pour cent du mal parmi les hommes proviennent de ce faux sentiment qu'ils nomment l'amour. Tolstoï (de la vie 170)
Quelle autre épreuve que l'amour, qui s'adresse à une liberté comme telle, pour nous prouver comme on est si peu libre malgré tout, comme on est le jouet d'un désir rebelle, comme on ne comprend pas ce qui nous arrive, comme on ne sait pas quoi faire, et qu'on fait ce que le jeu exige de nous à chaque coup, où les places bougent et chacun tient un rôle qu'il n'a pas choisi. Loin d'être sans causes, notre liberté se confond avec notre responsabilité envers l'autre, liberté par rapport à lui et qu'il interroge comme telle. En fait, rien de plus contraignant que la liberté puisqu'elle nous oblige à choisir et donc à renoncer ! Un contrat qu'on a signé librement nous engage bien plus qu'une contrainte extérieure et parler d'amour c'est parler le plus librement possible, laisser parler son coeur dit-on. Une fois qu'on s'est engagé dans une voie on ne peut plus en sortir. Si on demande un rendez-vous, on reste suspendu au bon vouloir de l'autre. On ne peut se défausser entre-temps. Si on n'avait rien dit, le désir resterait sans doute fluctuant au gré des occupations du moment et d'autres désirs, voire d'autres amours. Mais l'attente crée un moment de souffrance continue, temps gelé où les positions semblent se figer (il ne se passe rien). Il n'y a pas de point de vue plus juste que l'amour pour toucher la vérité de l'expérience humaine dans ses contradictions et ses limites. "Maître de moi comme de l'univers" qui ne peut empêcher une femme d'être infidèle et de perdre son amour. Animal rationnel qui témoigne de sa folie. On est bien peu de choses et ballottés par les événements, emportés par nos passions. Il y a de quoi rire des prétentions de l'individualisme et des illusions de liberté. Etre libre semble se réduire à être célibataire, c'est-à-dire n'avoir pas encore trouvé sa moitié, être délaissé, être en recherche, en manque ! Bien sûr certains s'enorgueillissent de n'avoir aucun amour et de vivre leur vie sans passion, mais il est bien rare que l'amour ne surgisse pas à un moment ou un autre pour interrompre cette raison trop froide qui se croit libre d'être indifférente et comme absente au monde. Il n'y aurait donc aucune liberté, ce ne serait qu'illusion ? Dans l'amour il y a manifestement une sorte d'esclavage insupportable (qui n'est pas instinctuel), un enfermement que beaucoup veulent fuir. Pourtant, de même qu'il y a une vérité de l'amour par-delà ses multiples tromperies, l'amour n'est rien d'autre qu'une libération et la rencontre de libertés. Ce qui engage et contraint, c'est la liberté qui bouleverse les habitudes, s'affirme face à l'autre ; liberté contradictoire qui s'affirme et s'abandonne du même geste dans l'engagement, avant de se retourner finalement contre l'autre accusé de l'échec, d'une déception inévitable (et la révolution finit en dictature). On comprend qu'une liberté puisse vouloir s'y refuser mais elle perd alors toute effectivité en refusant de décider et de changer de vie. Il y a bien une contradiction de la liberté, une contradiction de l'amour, une contradiction de l'individu et de la vie, une contradiction de l'existence ; contradictions qui nous préoccupent et nous divisent.
L'engagement étant l'aboutissement d'un amour libre authentique, son authenticité va se partager inévitablement entre "les grands principes et les grands sentiments", les serments et ce qui les fonde, d'autant plus qu'on ne peut désirer ce qu'on a déjà (ce pourquoi si l'un aime plus, l'autre aime moins). Les grands principes c'est pour l'autre (tu avais juré) et les grands sentiments pour soi, bien sûr. De toutes façons, pour autant qu'on veuille être fidèle à ses promesses, on ne le peut sans mensonge ou dissimulation de notre intériorité car il faut séduire encore, ou simplement être bien compris, on ne peut tout raconter. Ce n'est pas dire que tout est permis et qu'il n'y aurait pas de justice en amour alors que l'amour fixe le sens (sens des corps en présence et du sens de sa vie). L'amour courtois a tenté de rendre justice aux amoureux dans ses cours d'amour. Bien sûr, l'injustice dans l'amour n'est pas comparable à l'injustice sociale puisque l'amour n'est jamais un droit, l'injustice a beaucoup plus à voir ici avec le malentendu, la tromperie, l'absence de reconnaissance, la dénaturation des souvenirs, l'oubli des engagements, la confiance trahie. L'injustice en amour ne se fonde sur aucun universel mais sur le fait d'avoir aimé, sur la preuve d'amour. C'est, par exemple, ne pas reconnaître sa dette envers l'autre (parce qu'il a fait une faute, qu'il regrette mais qui le met en position débitrice) et l'injustice provoque chez celui-ci la passion de rétablir les faits, jusqu'au suicide parfois. Plus un amour va se renier, plus il peut pousser l'autre à l'anéantissement. C'est un supplice bien étrange auxquels se livrent les amoureux par souci de vérité. Pourtant, souvent l'injustice même n'est pas sans raisons : en effet, céder trop rapidement serait accepter la trahison et perdre la confiance. La justice consisterait ici simplement à rétablir la communication et la confiance mutuelle après un certain laps de temps et lorsque la réconciliation est encore possible. De toutes façons, se quitter sans drame ni litige c'est ne pas s'être aimé. On n'est jamais quitte avec l'amour. On ne s'étonnera pas qu'on ne s'y retrouve pas (et plus j'en parle et plus je mens).
Il est devenu presque impossible de dire "je t'aime" mais il y a tant de choses qu'on ne peut pas dire alors qu'on le voudrait tant, tant de choses qu'on ne veut pas entendre ou bien qui feraient rire, tant de merveilles et tant de regrets aussi. Il y a l'amour qui nous porte au-delà de l'amour, événement cosmique, amour universel et certitude du sens, unité du monde, liberté suprême, reconnaissance envers tout ce qui nous a mené là, jouissance de l'incarnation pour l'autre, plénitude indicible.
Il y a l'événement érotique, incommensurable. La découverte de la jouissance féminine, l'illusion d'en être la cause, l'ivresse du désir de l'autre jusqu'à la transe. Extériorisation totale et total abandon qui nous laisse sans mot, vidé, comblé, reconnaissant. Il y a la dépendance sentimentale dans son côté le plus touchant d'abord, tendresse profonde quand elle se blottit dans mes bras, quand éclate sa générosité maternelle, tendre complicité sans mots dire ou presque. Il y a hélas les inévitables rapports de domination et de soumission entre désirs inégaux, les exigences, les barrières, les ultimatums, rapports de maître et d'esclave qui ne peuvent se dire et sont même obligés de mentir pour maintenir la fiction de l'amour sincère alors que la lutte fait rage, les chantages de l'amour, bien loin de nos corps qui s'épousent et nos regards qui se fondent. Il y a aussi la nécessité d'un engagement inconditionnel qu'on sait impossible mais qu'on ne peut démentir et, aussitôt, le désir de fuite qui nous prend et qu'il faut camoufler. La peur de ne pas pouvoir tenir, la terreur de ne plus aimer... L'avouer serait faire croire qu'on n'aime déjà plus alors que c'est parce que notre amour est si fort qu'il veut s'engager, c'est pour cela qu'il a peur de ne pas être à la hauteur de ses promesses, scrupules d'honnête homme qui passent pour une insupportable muflerie si on en fait part, alors que l'amour peut se raffermir avec le temps même s'il ne saurait être constant comme le serment peut le laisser croire. Il ne faut pas négliger enfin les perturbations du corps, ce que les sentiments d'amour peuvent devoir à l'état de détresse ou aux cycles périodiques, sorte de dépendance hormonale ou de drogue sexuelle dont la part n'est jamais claire. Comment en parler ? Que dire d'une instabilité émotionnelle reliée au corps et qui n'a pas de sens pour l'autre ?
Tout cela, et bien d'autres intérêts ou circonstances qui ne peuvent se dire (pressions de l'entourage, bienséances, poids de la norme, usure du quotidien, etc), nourrissent les difficultés de communication, les incompréhensions, les rencontres manquées, les malentendus, les déséquilibres, les ruptures, sans pouvoir effacer pourtant les moments de chaleur et d'abandon, l'enthousiasme et la crainte, l'amour entre nous.
Comment y survivre ? Comment ne pas se taire définitivement devant l'échec du langage à rendre compte de notre amour (trop multiple, incroyable, contradictoire, trompeur, inavouable) ? Tout a commencé par des lettres d'amour complices et finit dans un silence qui nous sépare à jamais.
L'amour arrive quand on s'y attend le moins. On est tout-à-coup enflammé, étonné, comblé, retrouvant le sentiment de vivre, trouvant le sens de la vie dans cette claire jouissance transparente et sans nuage, découvrant dans notre effet sur l'autre une puissance que nous ignorions et qui nous exalte. On s'endort dans un rêve sans fin, sans y croire vraiment... et on se réveille soudain tout seul, loin de l'autre devenu inaccessible, pris dans des jeux pervers et sans issue, de plus en plus loin, sans prise sur un désir affolé, devenus étrangement étrangers, comme si on ne s'était jamais connu. On réalise qu'on a perdu le fil, à travers des émotions qui ne seraient peut-être pas si extrêmes si le corps ne ressentait la terrible souffrance de plaisirs perdus qu'on ne retrouvera plus. Ne désirer rien d'autre que cela qu'on ne peut plus avoir, s'identifier au manque, l'impossible à oublier. Il y a vraiment dans l'amour à la fois toute la merveille du monde et le malheur ou la cruauté des rapports humains. On n'est plus dans une boucle de rétroaction positive, c'est le moins qu'on puisse dire mais en amour, on ne fait pas ce qu'on veut, car pour s'aimer il faut être deux.
Après le moment d'énamoration, la rencontre des désirs, l'approche et l'emballement réciproques, la communication se perd, les désirs se ratent, quand l'un aime l'autre pas. Il faudrait saisir ce moment de passage de la surprise qui nous comble aux promesses non-tenues, de la rencontre à la dissymétrie, au déséquilibre, à l'injustice, perte du dialogue, de la compréhension, désir fixé au souvenir, fidélité au bonheur perdu, poids des paroles et désir qui toujours nous échappe, nous contredit, impossible à s'en assurer ; liberté angoissante sur laquelle on ne peut pas compter. Enfin, il faut dire que dans le moment de la rencontre, on ne s'intéresse pas tellement à l'autre d'abord mais à son amour exclusivement, alors qu'à vivre ensemble il faut sacrifier des conforts, des ambitions, des plaisirs, faire des concessions, entrer dans une impossible réciprocité ou bien se diviser les rôles, délimiter son territoire. La vie à laquelle on se condamne pour toujours, peut sembler nettement moins drôle, comme si on n'avait soudain plus voix au chapitre (il est difficile de concilier amour, famille, travail et loisirs). Cette dialectique infernale est trop compliquée pour qu'on y voit de l'extérieur autre chose qu'une instabilité de l'humeur, comme si cela ne dépendait en rien de l'autre et d'une logique implacable. Il est vrai que parfois c'est le seul fait de dire qui change la donne et inverse les positions.
Dans cette défaite de l'amour, on ne peut croire qu'il n'y aurait que les caprices d'un désir qui se joue de nous, il y a toutes sortes d'obstacles bien réels. Il y a l'incommunicabilité naturelle, trop de malentendus, d'erreurs, de déceptions et d'impossible à dire, et puis le poids de l'habitude et de toutes nos névroses ou des mauvaises expériences passées, les blocages éducatifs ou culturels auxquels s'ajoutent l'insatisfaction chronique de l'amour et l'instabilité plus ou moins maladive de nos humeurs (les raisons ne manquent pas, c'est l'amour qui manque et n'est pas raisonnable). Il y a enfin la survenue d'un tiers, intrusion d'un autre univers, événement irrémédiable d'une nouvelle rencontre sur laquelle il n'y a rien à redire. On pourrait dire tant pis, une de perdue... mais ce serait perdre l'essentiel dans l'indifférence des personnes. Comment accepter de ne plus se revoir ? On peut se rendre à toutes les raisons, cela n'empêche pas de continuer à aimer. Il faut prendre au moins le temps du deuil, en payer le prix. Les déceptions sont si douloureuses et les relations si difficiles parfois qu'on peut sans doute sortir soulagé d'un chagrin d'amour après de trop longues souffrances. Comme disait Colette, "Sortis de là, nous nous apercevons que tout le reste est gai, varié, nombreux" p29. En attendant cette supposée délivrance, on y croit si peu que lorsqu'on a perdu toute crédibilité, lorsque notre amour est accusé de ne pas être sincère, il semble qu'il ne reste que le suicide pour prouver la valeur qu'on y attache vraiment. C'est le prix de la vérité. Il est de très mauvais goût de dire à celle qu'on aime qu'on va mourir pour elle (comment y répondre?) mais, c'est un fait, tout véritable amour s'est posé la question du suicide, l'amour à mort, sans phrases. Ce n'est pas un chantage mais l'impossibilité de survivre à la vraie vie, le refus de se renier, le poids de notre parole (heureusement il y a une grande marge entre l'intention et l'acte). Comme le dit Jean-Luc Marion, la mort ne fait pas peur aux amants, c'est plutôt une ligne d'arrivée où se réalise enfin son dernier amour, l'amour qui l'aura tenu jusqu'à la fin. Je ne t'aime plus, mon amour Voilà bien ce qui ne peut se dire, ce qui ne peut s'entendre, la fin de l'amour. Quand le sentiment s'en va sans crier gare, sans raison, ou que la réaction de l'autre arrête net l'élan amoureux. Plus rien sur quoi s'appuyer, qu'un sol qui se dérobe sous nos pieds. Même l'amour fou ne peut éviter ces moments d'absence où la douleur familière disparaît soudain. Rien de plus angoissant que lorsque le manque nous manque, lointain écho du désir de désir dans les rapports sexuels, peur du fiasco d'un désir qui nous laisse en plan à l'instant le plus crucial. Ce n'est pas tant que l'amour illustre les fluctuations des sentiments, c'est plutôt que ces fluctuations ne se manifestent et ne prennent sens que dans l'amour, lorsque le désir devient dû et que l'exception devient la règle. La fin du désir ne pose problème qu'à trahir une promesse. C'est d'engager notre sentiment pour un autre que sa constance devient requise, interrogée, mise en doute, rendue impossible, mettant en évidence à quel point nous sommes le jouet de nos émotions (puisqu'on veut les mettre aux commandes). Comment faire avec ce moment de scission du sujet, de césure à l'âme qui nous fait perdre toute confiance dans les sentiments de l'autre ? C'est le doute et l'ennui qui gagnent, l'épuisement du désir, l'habitude, l'indifférence, l'éloignement, l'incompréhension, le ressentiment, la déception. Interruption de communication, comme si on ne s'était jamais aimé. Chacun retourne tristement à ses affaires, à un amour plus utilitaire et raisonnable, un amour libre sans doute mais privé de sentiment, plutôt déliaison amoureuse avec une grande déchirure au coeur et de trop beaux souvenirs. Libre... Amour passé, amour perdu, on se retrouve libre, mais seul, dans un monde trop grand pour nous. A peine remis de son émerveillement que l'amour est déjà mort. Ce qu'on prenait pour une renaissance, se transforme en nouvelle défaite plus terrible encore, miroir brisé de nos rêves. Ce qui nous sauvait nous a perdu. Nos capacités d'oubli sont immenses, on oublie les moments sublimes comme les moments les plus terribles mais la rupture n'est pas vécue de la même façon, semble-t-il, pour les hommes et les femmes. Si l'on en croit Francesco Alberoni qui examine les différences entre les sexes dans son livre sur l'érotisme (complétant ainsi l'analyse du choc amoureux comme bouleversement révolutionnaire qui lui n'est pas sexué), la revendication de continuité avec d'anciens amours a peut-être un aspect trop masculin, ce qui pourrait en condamner le projet, à moins que la libération féminine ne rapproche les positions. L'amour ne se confond pas du tout avec la sexualité, il n'est pas sexué car chacun peut prendre la place de l'amant ou de l'aimé, mais la sexualité y a une grande place malgré tout et qui peut constituer un obstacle supplémentaire à l'amour libre et ses fidélités multiples. Il est indispensable d'essayer de comprendre le point de vue de l'autre sexe, dans ses oppositions, pour ne pas être choqué des infidélités de l'un, pris pour des trahisons, ou du refus blessant de l'autre qui peut paraître si méchante envers son ancien amour juré. En effet, alors que les hommes habitués à la discontinuité du désir gardent précieusement le souvenir ébloui des moments de jouissances érotiques partagées et voudraient garder leurs relations avec toutes les femmes qu'ils ont aimé (en oubliant tout ce qui a pu causer la séparation), il semble que pour les femmes le désir de continuité et d'exclusivité qu'elles veulent réaliser avec un nouvel amant rende paradoxalement plus difficile de maintenir une ancienne relation amoureuse, en refoulant ou dénigrant le souvenir de ses expériences sexuelles antérieures. Beaucoup de femmes se considèrent comme plus "courageuses" que les hommes d'oser rompre complètement leurs anciennes relations, c'est-à-dire qu'elles n'en éprouvent aucune culpabilité rejetant toute la déception sur l'autre afin de pouvoir croire à leur nouvel amour. C'est ce que Françoise Dolto appelle la moralité élastique des femmes, la faiblesse de leur surmoi. Pourtant, on ne saurait renier le passé impunément, la solidité des liens personnels, et l'amour ne se réduit pas aux sordides revanches de celui qui se croit trompé, il vaut mieux que cela, c'est un trésor qu'il ne faut pas renier mais célébrer, en acte.
A partir de là on peut se dire qu'il faut s'en faire une raison puisque c'est la fin d'une folie, qu'on n'y peut rien et chacun sa vie..., ou bien vouloir tout de même en défendre le souvenir, sauver la continuité de nos relations et de notre histoire malgré nos échecs et nos déceptions, tous les ratés de l'existence. Le premier cas rencontre peu de difficultés, c'est la rupture bête et brutale renforçant le caractère hostile d'un monde où nous n'avons pas de place, où nous sommes tous étrangers et que nous traversons en courant, sans un regard en arrière, monde sans vérité, tout entier constitué d'ivresses et d'illusions, simples pulsations de nos pulsions primaires où les hommes ne sont que des ombres éphémères. Alberoni souligne que c'est le modèle en vigueur dans le star-system multipliant les mariages et divorces successifs. Le deuxième cas est beaucoup plus difficile puisqu'il exige de dépasser les variations du sentiment par un pacte qui résiste au temps et nous accompagne tout au long de la vie. Cela paraît bien improbable, sinon impossible mais toute existence est improbable, la vie est un impossible miracle et la vérité a des conséquences pratiques, on ne la refoule pas impunément même si on ne peut tout dire. Le scepticisme n'est jamais tenable, dans la bouche des amants c'est déjà une tromperie. Il y a toujours une vérité à défendre, indispensable au mensonge même, vérité le plus souvent recouverte de malentendus, de mépris, d'ingratitude mais qui exige son dû. On n'a guère le choix, il faut se faire une raison des faits mais dès lors que la haine n'a pas tout dévasté et rendu toute relation impossible, il n'y a pas de raison de s'accommoder de médisances, de reconstructions du passé qui peuvent être insultantes pour l'autre, pas de raison d'oublier les promesses de l'aube ni surtout de perdre la tendresse et la compréhension qui a pu être si forte et faire comme si de rien n'était. Certes, nous ne savons pas encore ce qu'est l'amour libre, une génération s'y est perdue. Tout est encore à inventer, pas à pas. Il nous faut reconnaître la vérité de l'amour sa valeur suprême et son cortège de malheurs pour apporter du nouveau dans l'amour, une nouvelle liberté moins unilatérale et plus sereine, échappant tant que faire se peut aux effets de domination, introduisant un peu plus de jeu et de légèreté dans des relations amoureuses multiples mais durables, si c'est possible... C'est en tout cas notre tâche historique, au-delà du fantasme sadien d'un droit à la jouissance du corps de l'autre tel que la pornographie le véhicule. Il est certain que la banalisation de l'acte sexuel (la libération sexuelle) et le contrôle des naissances sont des conditions indispensables au progrès de la liberté dans l'amour, qui est surtout une libération de la femme. C'est dans la mesure où la sexualité n'est plus entièrement identifiée à l'amour et que la femme n'est plus soumise au patriarcat qu'on peut parler d'amour libre. Mon hypothèse est que l'amour libre n'a rien à voir pourtant avec une multiplication des rapports sexuels dans une répétition vite ennuyeuse, ni même avec l'épanouissement des corps ou le développement personnel, mais au contraire avec une authenticité et une continuité de relations multiples, un amour plus compréhensif, amour qui laisse l'autre libre et l'amour en question, tout en restant fidèle à son passé comme à ses enfants, prenant au sérieux la relation à l'autre autant que sa liberté. Nous avons besoin de plus de responsabilité envers nos amours, et du moins de cruauté possible, ce qui implique d'être conscient à quel point l'amour peut être cruel justement. En ce sens l'amour libre exige plutôt un nombre réduit de partenaires, pourquoi pas un seul si c'était possible, bien qu'avoir connu plusieurs amours est sûrement plus enrichissant malgré tout, permettant de mieux comprendre les contradictions des relations amoureuses, d'en éviter les pièges parfois, de ne pas être trop exigeant. Hélas, il ne suffit pas d'un devoir pour le remplir. Il n'est pas sûr que nous pourrons mieux faire, pouvons-nous essayer au moins ? En tout cas, il faut prendre toute la mesure des contradictions de la liberté. A ce stade, on est encore loin de compte, tout ceci est trop insuffisant. Il reste si peu de chances pour un retour de l'amour, encore moins pour un quelconque progrès, pourtant l'amour est parfois plus fort que tout et nos relations évoluent avec leur temps. Il faudra bien concilier un peu mieux l'amour et la liberté, la liberté et la durée. Il n'y a rien d'impossible quand on s'aime ! Pour ma part, c'est de ne pas trouver d'issue satisfaisante mais d'en éprouver au contraire toute la déception et l'incompréhension que j'ai essayé de rassembler des éléments de réponse aux innombrables questions qui restent posées. On pourra voir avec la belle phénoménologie de l'amour de Jean-Luc Marion que le véritable amour éveille nos chairs et dure toujours alors que Serge Chaumier montre en sociologue comme les formes d'amour ont évolué historiquement avec la libération des femmes jusqu'aux formes actuelles instables et multiples où se cherchent des relations plus libres et authentiques. L'indispensable Francesco Alberoni célèbre le caractère révolutionnaire et fondateur de l'amour annonçant des bouleversements sociaux, alors qu'Ortega y Gasset insiste au contraire sur le libre choix amoureux engageant l'avenir, sur ce qui distingue le désir sexuel d'un amour qui est décision de vivre ensemble et de partager la vie quotidienne dans sa banalité. Pourtant, il semble bien que la seule excuse de l'amour soit le désespoir et que cela finisse la plupart du temps en "guerre des sexes" plus ou moins sordide dont la littérature témoigne (notamment Colette pour la partie féminine). Avec Paul-Laurent Assoun, la psychanalyse dévoile le caractère traumatique de la sexualité et les ressorts inconscients de la Loi de l'amour (courtois) où c'est la femme (la maîtresse) qui fait loi, jusqu'au masochisme. La dimension incestueuse de l'amour semble nous condamner à la transgression ou bien à l'obstacle et la distance idéalisant l'objet du désir mais ne laissant que peu de chances à un amour durable, si ce n'est en acceptant d'avoir deux amours peut-être. En annexe, il a paru utile de rappeler ce que la sexualité féminine garde de mystérieux pour la psychanalyse, ainsi que le témoignage qu'elle recueille du ratage du rapport sexuel et du malentendu entre les sexes. Quand reviendra le temps des cerises, reviendra-t-il ce merveilleux amour, cet amour libre qui rayonne autour de lui, amour généreux et sincère qui sache pardonner, tout à la rencontre des corps et des désirs partagés ? Ou bien la prochaine révolution ne sera-telle qu'une nouvelle histoire d'amour qui tourne mal, qui tourne au pire ? C'est bien le plus probable, hélas ! Ne pouvons-nous mieux faire et vaincre la malédiction ? Nous pouvons du moins en avoir assez conscience pour ne pas s'y laisser prendre par surprise. On mesure avec l'expérience de l'amour comme ce sera difficile, on mesure toute la fragilité de nos bases et la folie qui nous habite dont aucune transformation personnelle ou le rêve d'un homme nouveau pourrait nous délivrer. Mais nous serons très forts quand les beaux jours reviendront. N'est-ce pas ? Et nous devrons apprendre à rendre notre monde et notre amour plus durables et plus libres, nous n'avons pas le choix...
Tentative de décrire les figures de la conscience de la relation amoureuse qui part de la haine de soi et de la nécessité d'être aimé à l'échange où chacun donne à l'autre ce qu'il n'a pas, l'érotisation de sa chair. L'amour n'est pas une passion irrationnelle, absurde ou insignifiante, l'amour ne dérive pas de l'ego, mais le précède et le donne à lui-même, incarnation qui précède tout sujet, désir qui précède toute connaissance. La satisfaction du désir confronte l'amour à la finitude et au mensonge mais chacun resterait fidèle à tous ses amours passés, dans la certitude d'avoir été aimé.
Après la phénoménologie de l'amour rêvé unique et éternel, la sociologie des amours d'aujourd'hui multiples et temporaires, la déliaison amoureuse, la libération féminine, le désir d'indépendance et les familles recomposées, le conflit des modèles amoureux entre amour fusionnel et "fissionnel".
L'amour comme "état naissant d'un mouvement collectif à deux", force de transformation révolutionnaire de la vie quotidienne, destruction des anciennes institutions et des anciennes communautés, suite à une surcharge dépressive, mais aussi fondation de nouvelles institutions et d'une nouvelle communauté. La passion amoureuse est transgressive, elle se construit contre l'obstacle et la Loi. L'énamoration est une renaissance, le retour de la force vitale, des projets et de l'espérance. C'est un moment exceptionnel et, comme tel, il ne peut durer sans s'institutionnaliser et tomber dans l'ordinaire jusqu'à la prochaine révolution. L'amour naissant annonce parfois des révolutions imminentes et les mouvements sociaux favorisent la naissance de l'amour. On est loin d'une passion inutile et plus près d'une folie sacrée où nous trouvons notre origine.
Mis en ligne par libertad, le Mercredi 23 Juin 2004, 13:03 dans la rubrique "Le privé est politique".
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