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![]() Josiah Warren et «Modern Times » (2)
En 1904, M. Daniel Conway fit éditer chez Houghton, Mifflin and C°, à Chicago trois volumes de Mémoires, où se trouve décrite une visite de cet écrivain à Modern Times, aux environs de 1860. Malgré quelques inexactitudes de détail comme pour ce qui concerne Tuscarawas (1) ce récit confirme le précédent. En 1860, Modern. Times brillait de tout son éclat. « ...Parmi les nombreuses lettres que je recevais de gens et de lieux de toutes sortes - raconte M. Conway - une missive datée de « Modern Times », Etat de New York, attira mon attention. Elle semblait émaner d'un pays féérique. Je m'adressai à l'un de mes amis à New-York pour lui demander s'il avait connaissance de cet endroit ; « certes », nie répondit-il, « c'est un village sis à Long-Island, basé sur ce principe que chacun s'occupe de ses propres affaires ». « Modern Times » m'en paraissait plus fantastique encore et certain soir que je parlais parmi des ouvriers sur les relations entre le capital et le travail, un inconnu d'aspect sympathique se leva, s'approcha de moi et me dit : « Si jamais vous visitez Modern Times vous vous apercevrez que toutes les difficultés du travail proviennent de l'existence de l'argent ». Et ce disant, il disparut.
Mes vacances d'été revenues, je visitai New-York. A Brooklyn j'appris qu'en une à deux heures, le chemin de fer qui descend à Long-Island m'amènerait à Thompson's-Station dont Modern Times, se trouvait distant de cinq à six milles. J'atteignis Thompson's au déclin du jour et je ne trouvai pas d'autre moyen de poursuivre mon trajet qu'à pied. Ma valise était légère, mais la route, solitaire, croisait plusieurs chemins; la forêt s'épaississait et, à la fin, la nuit tomba tout-à-fait. J'atteignis pourtant une clairière, inondée par la clarté de la lune et je rencontrai une femme qui me dit que le village était tout proche. Je lui demandai s'il n'y avait pas d'hôtel. - « Pas que je sache », répondit-elle, en passant vivement son chemin et son attitude me fit penser qu'à certains moments il ne serait pas à dédaigner qu'on s'occupât un peu plus des affaires d'autrui. Il était neuf heures, mais la rue où je pénétrai était silencieuse. J'avais sur moi la lettre reçue jadis de Modern Times et, après enquête, réussis à découvrir le fondateur du village, Josiah Warren. Il me souhaita la bienvenue. Comme il n'y avait pas d'hôtel dans la localité et que l'argent n'y avait pas cours, on me conduisit dans une demeure, où on m'octroya généreusement le couvert et le gîte dont j'avais grand besoin. La femme était fort belle et l'allusion qu'elle fit à un village utopique des contes de Zschokke me fit tressaillir. « Vous ne rencontrerez pas ici un Goldenthal, me dit-elle, nous sommes pauvres, mais si nos idées vous intéressent, vous pourrez nous trouver dignes d'une visite ». J'ai idéalisé cette aimable femme, ainsi que le village, dans mon roman Pine and Palm mais sa réelle histoire était beaucoup plus émouvante que celle de Maria Shelton, et quand je rassemble mes souvenirs, le village m'apparaît beaucoup plus romantique que le « Bonheur » du même roman.
La base commerciale, à Modern Times, était que le coût détermine le prix et que le temps fixe la valeur. Cette détermination variait avec le blé. Un autre principe c'est que le travail le plus désagréable recevait la rémunération la plus élevée. La base sociale s'exprimait en deux mots : « souveraineté individuelle ». Le principe de la non intervention dans la liberté personnelle était poussé à un point qui aurait transporté de joie Stuart Mill et Herbert Spencer. On encourageait vivement l'autonomie de l'individu. Rien n'était plus voué au discrédit que l'uniformité, rien n'était plus applaudi que la variété, nulle faute n'était moins censurée que l'excentricité. Le mariage était une question absolument individuelle. On pouvait se marier cérémonieusement ou non, vivre sous le même toit ou dans des demeures séparées, faire connaître ses relations ou non. La séparation pouvait s'opérer sans la moindre formule. Certaines coutumes avaient surgi de cette absence de réglementation en matière d'union sexuelle : il n'était pas poli de demander quel était le père d'un enfant nouveau-né ou encore quel était le mari ou qu'elle était la femme de celle-ci ou de celui-là. Les personnes mariées et qui désiraient le faire connaître, portaient au doigt un ruban rouge. La disparition du ruban indiquait que la liaison avait pris fin. Modern Times comprenait une cinquantaine de cottages, proprets et gais sous leur robe mi-blanche et mi-verte dont les habitants s'assemblèrent dans leur petite salle de réunions. Les hommes me désappointèrent quelque peu par l'absence d'individualité dans leurs vêtements, mais les dames déployèrent toute une variété de gracieux costumes. L'Assemblée demeura silencieuse pendant quelque temps, puis tout le inonde entonna There's a good time coming (voici un bon temps qui vient). Je lus quelques passages de la Bible, suivis par un des chants d'Emerson qui parle du grand jour attendu où La Force s'unira au Droit et à la Vérité. Dès que j'eus achevé mon allocation qui traitait de l'esprit du siècle, on annonça pour l'après-midi une réunion de conversation. La discussion roula sur l'éducation, sur la loi, la politique, le problème sexuel, le commerce, le mariage. Ces questions furent examinées avec beaucoup d'intelligence et, témoignage rendu à l'individualisme, pas un mot déplacé, pas une dispute ne s'éleva. Si toutes les vues exprimées étaient « hérétiques », chaque personne avait une opinion à elle, si franchement exprimée, qu'elle faisait entrevoir un horizon de rares expériences.
Le soir, tard, quelques personnes se réunirent sous le porche de la maison où en m'avait accueilli. Une conversation à bâtons rompus s'entremêlait de chants. A la clarté de la lune des confidences s'échangeaient dont les lambeaux seulement me parvenaient et m'apportaient l'écho de ces tempêtes qui ruinent les existences. C'étaient de foyers désolés que provenaient ces thélémites dont la devise était : « Fais ce que tu voudras ». Quelques années plus tard, alors que la guerre de Sécession désolait le pays, je pensais à leur retraite non tant comme une nouvelle Thélème que comme un de ces jardins des environs de Florence où Boccace dépeint ces gentilshommes et ces grandes dames s'étourdissant les uns les autres du récit de contes charmants, cela tandis que la peste fait rage dans la ville. Mais Modern Times n'avait pas prévu la guerre. Ces braves gens avaient assez souffert dans les batailles de la vie pour ne pas désirer la paix. Mais où la trouver ? Je n'ai jamais revu Modern Times, mais j'ai entendu dire que dès que la guerre eut éclaté, la plupart de ceux que j'avais vus avait quitté Montauk-Point sur un petit bâtiment et s'en étaient allés fixer leur tente sur quelque rive paisible du Sud Amérique... » 1.De même au moment de la visite de M. Daniel Conway, Josiah Warren avait 62 ans et non 50. l'en dehors 220-221 15 décembre 1931 Mis en ligne par libertad, le Samedi 26 Janvier 2008, 00:24 dans la rubrique "L'En Dehors d'Armand".
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