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![]() Jean-Jacques Lebel : "J’ai 73 balais et je les emmerde. A pied, à cheval et en Spoutnik."
Lu sur Article XI : "D’abord, l’endroit étonne. On ne s’attendait pas à ça. Un quartier cossu et un vaste appartement avec vue sur les toits. On est vite rassuré par le bric à brac régnant à l’intérieur – masques africains, collages d’inspiration dada, tableaux étranges, objets divers – et par les déclarations du sieur Lebel sur la déliquescence d’un arrondissement autrefois vivant. D’emblée, il raconte qu’il est tombé il y a peu sur Raffarin dans le hall de son immeuble, et qu’il a fait fuir l’importun interloqué sous une rafale d’injures sonnantes (« Dégage d’ici, vieux connard ! Oui, je sais à qui je parle, c’est bien pour ça que je continue ! Enfoiré ! », de mémoire). Ouf, Jean-Jacques Lebel n’a pas changé…
Difficile de résumer sa vie, ses engagements, son art,
tant il y aurait à dire : ses premiers happenings (dont le tout premier
en Europe : l’enterrement de la Chose, en 1960 à
Venise), son implication dans mai 68 et le mouvement du 22 mars (il
sera aux premières loges dans la prise du théâtre de l’Odéon, et
ailleurs), ses venimeuses flèches artistico/politiques contre la sale
guerre d’Algérie, ses flirts poussés avec le surréalisme (il était
notamment très proches d’André Breton), ses flirts plus circonspects
(chat échaudé…) avec les situationnistes, ses traductions des grands
noms de la Beat Generation (Allen Ginsberg, William Burroughs…), ses
performances poético-politiques toujours renouvelées, son amitié avec
Deleuze et Guattari… Polyphonix, qu’est ce que c’est ? Ca existe depuis 1979. C’est une association type loi 1901, complètement autogérée, que j’ai fondée avec feu François Dufrène, le grand poète sonore, et avec le philosophe Christian Descamp. Ensuite, Jacqueline Cahen s’est jointe à nous pendant 25 ans. La présidence est tournante, Bernard Heidsieck, Arnaud Labelle-Rojoux l’ont assumée à tour de rôle. On organise des soirées, qui peuvent se continuer quinze fois de suite. Ou deux. Ça dépend des possibilités du lieu qui nous invite. Au sein de l’association, il n’y a pas de bureaucrates, seulement des artistes : des vidéastes, des poètes, des performers, des musiciens. Ce que disait mon copain Félix Guattari : « Polyphonix est une des survivances miraculeuses et atypiques de mai 1968. » Ça peut sembler un truc d’ancien combattant mais ne l’est pas du tout. On ne se laisse couper les couilles par personne, c’est tout.
C’est dans la continuité du « Festival de la libre-expression »,
qu’on avait fondé dans les années 1960, mais en beaucoup plus
consciemment et délibérément politique. Il y a trois principes
absolus : C’est pas un grand écart, de passer du métro au 104 ? Non, parce qu’on se contente de passer. On traverse les lieux d’accueil, on n’y reste pas. On ne s’identifie pas aux institutions. On travaille avec des êtres humains. Par exemple, on va en asile psychiatrique, parce qu’on a des copains qui y sont soit internés soit psychiatres. Qu’on bosse avec des schizophrènes ne change rien car la poésie fonctionne à un autre niveau que celui de la langue de bois. On passe, c’est tout. On n’entre jamais dans la logique de l’institution, on y va comme si c’était une gare ou une passerelle qu’on emprunte sans y élire domicile ni s’incruster. Pour rester créatif, il ne faut jamais s’enraciner ? De deux choses l’une dans cette société : soit on accepte de se faire châtrer par les institutions, les appareils bureaucratiques et les pouvoirs, qu’ils soient de droite ou de gauche. Soit on décide, à un moment donné, de mener sa barque de manière totalement autonome par rapport aux idéologies de marchandise et aux pratiques oppressives, par rapport aux plans de carrière. Personnellement, je l’ai décidé il y a très longtemps, avant même 68. Mon grand collage prémonitoire, "grève général, bonne odeur", date de 1960. Huit ans plus tard, mon rêve s’est réalisé. Depuis, je fais ce que me dicte mon désir de radicalité. Et s’il y a des obstacles et des empêchements, je vais ailleurs, d’où mon nomadisme, notre nomadisme. Depuis le début de l’association, nous avons pu inviter quasiment 2 000 participants actifs : artistes, plasticiens, musiciens, performers… C’est quand même pas mal pour des "navigateurs solitaires" rebelles. "Mener sa barque de manière totalement autonome par rapport aux idéologies de marchandise et aux pratiques oppressives, par rapport aux plans de carrière."Est-ce que vous avez quand même quelque chose qui ressemble à une ligne artistique ? Non. On n’a pas vraiment de ligne, ce terme est trop
proche du langage du parti (politique), de la chapelle. Polyphonix,
c’est plutôt une approche que l’on partage ou que l’on expérimente
ensemble.
Parlons-en, de vos 15 ans. A cet âge, vous étiez déjà à bonne école, puisque vous connaissiez André Breton et Marcel Duchamp. A cette époque là, ils étaient ce qu’il y avait de plus hors-norme, de plus subversif. C’est difficile à comprendre pour votre génération, mais, il y a encore une dizaine d’années, dadaïsme et surréalisme étaient totalement déconsidérés dans les institutions. D’une certaine façon, ce mélange d’érotisme, de politique radicale et de poésie que les gens soit-disant normaux appellent « délire », était extrêmement explosif. Et il l’est toujours. Ce n’est pas parce que le mot « surréaliste » est sur toutes les lèvres qu’il ne veut plus rien dire, que le surréalisme en tant que mouvement révolutionnaire ne garde pas sa force. Il est toujours révolutionnaire. Ce n’est pas parce que des connards à l’Assemblée Nationale, des illettrés et des « spécialistes » débiles mentaux, parlent de « happening » dès qu’il y a quelqu’un qui fait quelque chose de bizarre en art, que ça veut dire que c’est ça le happening. Il ne faut pas tomber dans le piège des médias qui jugent que le « surréalisme » est fini et non avenu. Pour moi, ça ne fait que commencer. Surtout Dada : cette insurrection va reprendre de plus belle dans le champ social, c’est inévitable. La « Rêve Générale » est dans toutes les têtes.
Mais est-ce que la période la plus féconde du surréalisme n’est pas passée ? Vous n’êtes pas d’accord avec ce que disait votre ami Guy Debord en 1958 lors de sa conférence Le surréalisme est-il mort ou vivant ? : ce mouvement n’avait déjà plus rien de subversif à cette époque ? Même si Debord était d’abord un ami, quelqu’un que j’estimais beaucoup, je ne suis pas forcément d’accord avec tout ce qu’il a dit. Il a exprimé une critique extrêmement féroce vis-à-vis du surréalisme, et puis, une fois sa conférence finie, il s’est empressé de copier exactement ce qu’il critiquait chez eux : l’esprit de chapelle, les exclusions à répétition, la fixation des idées en dogme, la paranoïa érigée en discipline. Il a mis tout le monde dehors et il s’est retrouvé tout seul. Mais, à l’égal de Breton, ce fut un penseur de la subversion de première importance. Paradoxal mais génial. Le mouvement révolutionnaire de masse, comme pendant la Commune, pendant la révolution espagnole ou le mouvement de mai, dissipe les névroses et les jalousies. Le mouvement fédérateur permet de surmonter la mentalité bureaucratique. Vous-mêmes, vous avez été membre de l’Internationale Situationniste ? Ah non, pas du tout. J’étais assez proche de Debord, point à la ligne. Bien sûr, j’étais passionné par les idées des situationnistes, d’ailleurs je le suis toujours. Mais je n’ai jamais été situationniste. Je l’ai toujours dit, et si les « spécialistes » (sic) ne veulent pas entendre ça, je n’y suis pour rien. Vous pouvez être proche sans « appartenir ». Je n’allais pas sortir d’une adhésion, d’une appartenance qui m’avait fait beaucoup souffrir, et dont j’étais très content d’être libéré quand les surréalistes m’ont foutu dehors (j’avais tout fait pour qu’ils me virent, d’ailleurs) pour rentrer dans un autre groupe qui opérait sur le même mode : chez les deux, il y avait un fonctionnement patriarcal, paternaliste, en vase clos, dogmatique. C’est chiant et c’est stérile. Je critique donc le fonctionnement aberrant du groupe surréaliste et du groupe situationniste, pas les idées qui les animaient. Je ne voulais plus entendre parler de ce genre de regroupement. Par contre, ça ne m’a pas empêché d’avoir des relations extrêmement fertiles, passionnées et passionnantes avec Breton comme avec Debord. Je les estime et je les admire toujours beaucoup. Parce qu’ils étaient « plusieurs » : il n’y avait pas un seul André Breton ou un seul Guy Debord. On peut parfaitement fréquenter et estimer un ou deux de ces personnages tout en gardant ses distances avec le Breton ou le Debord qui fonctionnent en vase clos. Quant à Duchamp, il n’a jamais adhéré à quoi que ce soit. C’était un lecteur de Max Stirner : « J’ai basé ma cause sur rien. [3] » Bref, un anar conséquent, sans attaches autres qu’affectives. Comment expliquer que ces deux avant-gardes si passionnantes aient aussi vite tournées à la querelle de chapelle ? Ce qui est en cause, à mes yeux, c’est le fonctionnement familialiste du groupe, quel qu’il soit. C’est la même chose avec le freudisme et les freudiens, le marxisme et les marxistes, Trotsky et les trotskystes... Le processus est toujours le même, il se met en place machinalement : la fondation d’une pensée doctrinale se transforme en pensée doctrinaire, autour de laquelle se rassemble un groupe. Une chapelle. Ça produit et reproduit du « même » à l’infini, comme une usine de bagnoles ou de chaussures. Il faut relire « Mille Plateaux » de Deleuze et Guattari. Se défier de toute machine de pouvoir. Prendre le large. Dès que vous avez des individus qui cherchent à
monopoliser le pouvoir dans une structure pyramidale avec une
hiérarchie donnée, vous retrouvez les mêmes mécanismes aliénés et
aliénants. Des individus qui sont réduit à l’état d’automates. Et la
pensée - par définition critique - est amenée à se soumettre au dogme.
Ou bien tout simplement, à se dissoudre dans le « Même ».
"Dès que vous avez des individus qui cherchent à monopoliser le pouvoir dans une structure pyramidale avec une hiérarchie donnée, vous retrouvez les mêmes mécanismes aliénés et aliénants."Il y a ce dilemme dans tous les groupes sociaux, dans toutes les époques et toutes les cultures. Ces mécanismes réapparaissent sans cesse. C’est pour ça que j’essaye d’être clair là-dessus : pour moi, il n’est pas question d’être enfermé dans un groupe, d’être inféodé à une institution. C’est de ça que je me méfie énormément, je ne veux pas être un esclave choyé par l’institution, même si cela eut été confortable. Devenir fonctionnaire « culturel », c’est mourir. On ne peut jamais se reposer sur ses lauriers, c’est la révolution permanente ou bien c’est la léthargie consumériste. Voilà ! Depuis vos 15 ans, vous êtes donc en perpétuelle lutte pour ne pas vous laisser enfermer ? Oui. Je ne veux pas être complice des adhésions, des adhérences, des aliénations, des mécanismes pourrissants qui vous tombent forcément dessus dans la société capitaliste. Si vous voulez gagner votre vie en tant que journaliste, poète ou marchand de tableaux, vous vous retrouvez forcément face aux lois du marché capitaliste. C’est aussi bête que ça. C’est à vous alors de choisir, vous pouvez diverger. Vous êtes souverain. Personnellement, j’ai dit non et je continue à le dire. Le problème c’est que ça se paye : on est ostracisé et marginalisé, et parfois on en prend plein la gueule. Mais voilà, aujourd’hui j’ai 73 balais et je les emmerde. A pied, à cheval en Spoutnik. J’ai pas honte de le dire.
C’est aussi bien politique qu’artistique, ce « merde », puisque vous avez toujours mêlé les deux. Oui, par exemple, j’évolue toujours dans la continuité de la vision transformatrice globale de Mai 68. Je n’ai pas bougé d’une virgule. Ou plutôt, si j’ai bougé, c’est vers une radicalisation plus précise, plus réfléchie, plus organisée, plus ouverte aux modes d’action et de vie de toutes les composantes du grand mouvement hétéroclite des résistants. Justement : comment voyez-vous le retournement de veste de nombre des acteurs de 68 ? C’est vrai que beaucoup sont tombés dans la religion,
ce qui est une véritable régression catastrophique : devenir curé,
rabbin, ayatollah, pasteur, ou je ne sais quoi d’aussi ignoble après
avoir joué son existence dans mai 68, c’est monstrueusement idiot. Pour
moi toutes les religions sont à jeter dans le même pot de chambre.
Question : que faire de la religiosité sacrificielle qui s’est exprimée
et qui continuera à s’exprimer dans le militantisme politique ou
syndical ?
Cela dit, gare au prêche anti-mai 68 qu’on entend toute la journée dans la bouche de Sarkozy et consorts. J’en ai plein le cul de l’entendre. Ça ne parle que de quelques uns et quelques unes. J’en connais beaucoup, bien davantage même, qui ont évolué tout en continuant le combat. Mais ceux là, les pouvoirs ne veulent pas en entendre parler. Ça n’arrange pas Sarkozy et ses ministres de merde qu’il y ait des gens qui continuent d’écrire, de peindre, de militer, de faire des films, de transformer les choses et les situations, là où ils vivent. Il faut faire attention à ne pas tomber dans le ressassement sarkozyste sur l’air de « la révolution ça ne sert à rien parce qu’ils se retrouvent tous au Figaro Magazine ou à Paris-Match. » Car il y avait des alternatives beaucoup plus bandantes que bosser au Figaro, à l’Humanité ou dans un supermarché. Et ils sont beaucoup à avoir privilégié ces voies là. Prenons l’exemple de Jonas Mekas : il a l’énergie créatrice d’un adolescent et l’esprit vif d’un enfant. Il a inventé et organisé le Cinéma Underground. Le circuit parallèle et l’AUTRE cinéma. Il expose à la galerie du Jour à Paris. C’est un volcan. Et pourtant il a 86 ans ! Mille fois plus dynamique que beaucoup de jeunes prétentieux qui l’imitent. Il faut aller voir son expo. Voilà un résistant ! Vous avez pris des positions politiques très tranchées et médiatisées dans les années 1960, notamment contre la guerre d’Algérie, avec la peinture du grand tableau antifasciste, avec le mouvement du 22 mars… Désormais, j’ai l’impression que vous êtes plus discret dans vos prises de position. Pas du tout. Parlons plus précisément. En 1960, il y avait la guerre d’Algérie et une premier ministre « socialiste » (sic), Guy Mollet, qui prétendait que l’armée française ne se livrait pas à la torture. Il se trouve que j’avais des amis algériens qui avaient été torturés. Je ne pouvais que dénoncer ça, ce que j’ai fait par exemple avec l’Anti-procès [4]. Et contrairement à ce qui s’est passé en Irak, à Abu Ghraib, où grâce à un type muni d’un téléphone portable, les crimes sont sortis plus rapidement, c’était beaucoup plus long et beaucoup plus difficile de prouver les crimes du colonialisme dans les années 1950 et 1960. Il y avait la censure, l’information circulait très peu. La propagande gouvernementale étouffait toute dissidence. Aujourd’hui, le Net à mis fin à la chape de plomb.
A part ça, la situation n’a pas beaucoup évolué. Il y a deux ans, j’étais au Cambodge avec des amis et on a été tout de suite confronté à la réalité politique. Je l’avais déjà été juste après mai 68, à la fac de Vincennes, quand Michel Foucault avait invité Noam Chomsky, le grand théoricien du langage, qui avait à l’époque osé faire l’éloge des khmers rouges et de leur guerre génocidaire. Quelqu’un s’était levé dans la salle et avait demandé : « Mais comment pouvez-vous, vous Noam Chomsky qui combattez pour la liberté, faire l’éloge d’un régime qui a massacré quasiment un tiers de sa population, environ deux millions d’individus ? » Il avait répondu aussi sec quelque chose qui m’a glacé le dos : « C’est le prix à payer pour réaliser la réforme agraire. » Tel quel. Voilà à quelle anesthésie de la pensée mène la foi aveugle. Et on en est toujours là. Ce qui s’est passé en Somalie, au Tibet, au Darfour, à Gaza, c’est exactement le même processus de dénégation. On retrouve dans l’histoire ces mécanismes de reproduction de l’horreur à l’infini. La dialectique des maîtres et des esclaves fonctionne comme un piège à répétition. Les victimes produisent elles-mêmes ce qui les victimise, avec des degrés variables dans l’horreur évidemment. Ce sont les Américains qui ont élu Bush. Ce sont les Français qui ont élu Sarkozy. Ce sont les Serbes qui ont suivi Mladic comme des chiens. Ce sont les Israéliens qui ont élu Netanyahu et Liberman, et ainsi de suite. La « lepénisation » générale des esprits est, hélas, une réalité. Il faut en analyser et démonter les mécanismes pour pouvoir la combattre efficacement.
Je ne suis en retrait de rien du tout, mon cher. Je
continue à analyser, à réfléchir, à lutter, à prendre position. En
revenant du Cambodge, on était vraiment bouleversés par ce qu’on a vu,
par ce qu’il restait de ce massacre : pas une famille qui n’avait eu la
moitié de ses membres massacrés, un nombre dément d’enfants et
d’adultes mutilés à cause des mines, un mémorial terrible avec des
centaines de milliers de crânes entassés… Le « Panthéon » du marxisme-léninisme et de la dictature maoïste est une immense montagne d’ossements.
Pour célébrer, si j’ose dire, le 50e anniversaire du Grand Tableau Antifaciste, on en a peint un autre. A quatre : le peintre islandais Erró, Peter Saul, un américain très proche de nos idées, une italienne, Camilla Adami, et moi. On voulait tous hurler contre cette violence mécanique récurrente. On a refait un tableau, de trois mètres sur trois, dont les quatre parties sont permutables [5]. Je ne dirais pas qu’à 73 balais je peux galoper, balancer des cocktails molotov et des pavés comme je le faisais à 20 ans. C’est évident que je cours moins vite. Ca ne veut pas dire que j’accepte l’esclavage sous quelque forme que ce soit. Je ne suis pas en retrait. Je serais plutôt plus en rogne qu’avant. Je viens de vous croiser dans un livre de Richard Neville (Hippie Hippie Shake [6]), le fondateur du journal OZ, qui raconte vous avoir vu lors du festival de Wight vers 1970. Il semble avoir été fortement marqué par votre énergie contestataire… Je me souviens très bien de lui et de sa revue. Et je
me souviens de ce festival. On a foutu en l’air les chiens policiers,
les flics et les barrières pour faire rentrer 400 000 personnes
gratuitement. Face à cette effervescence contestataires des années 1960-1970, que diriez-vous à un jeune contemporain qui vit dans un climat qui semble beaucoup moins propice à ce genre d’actions ? On est toujours responsables. On a les dictateurs qu’on
mérite, et on a les festivals de musique qu’on mérite. Si les festivals
de musique ne vous plaisent pas, il faut en faire vous-même, en créer à
votre guise. C’est ce que nous faisons avec Polyphonix : le « marché de la poésie »,
de l’édition nous déplait souverainement, du coup nous inventons un
festival de poésie où nous invitons qui nous voulons, en toute
indépendance. "Si vous voulez inventer des manières alternatives de pratiquer la musique, ou la poésie, il ne tient qu’à vous de le faire. A vous et vos potes."Mais est-ce qu’il n’y a pas plus d’obstacles et de formatage qu’il n’y en avait à l’époque où vous aviez vingt ans ? Est-ce que c’est pire ? On n’en sait rien. Quand j’avais 20 ans, pendant la guerre d’Algérie, il y avait des flics armés de mitraillettes dans la rue, des centaines d’algériens balancés dans la Seine par les flics avec les mains menottées dans le dos en plein Paris, Place Maubert et sur les quais. Ce n’était pas particulièrement joyeux… Quand on défilait et qu’on affrontait les flics, on recevait des coups de matraque épouvantables. Je me suis fait casser le nez deux fois et j’ai une oreille qui ne fonctionne plus trop. Je ne dis pas ça pour faire le malin mais pour souligner le fait que dans la vie on est responsable de son existence : il ne faut pas se plaindre. Si on n’est pas content, il faut se révolter. Ce n’est pas par hasard que ma prochaine exposition s’appelle « Soulèvements ». D’ailleurs elle commencera par quelque chose de fondamental pour moi : des barricades. La barricade est avant tout une œuvre d’Art Brut, une expression spontanée, collective, anonyme, d’une rage immédiate et intacte de défense d’un territoire. Ou de conquête d’un territoire. Ça existe depuis le moyen âge. En réalité, on a rien inventé en 68, on a simplement repris le flambeau d’une insurrection existentielle nécessaire pour survivre. Les barricadiers sont à la fois des artistes et des émeutiers ludiques. L’art EST dans la rue, pas seulement dans les musées et les galeries d’art. Pourquoi l’idée de barricade vous fascine-t-elle tant ? Il me semble que L’Internationale Situationniste a publié une carte de Paris en indiquant les lieux où il y avait eu des barricades en 68. Sur cette carte, ils avaient superposé une carte des soulèvements populaires contre les nazis en 44, et une autre des barricades de la Commune de Paris. Figurez-vous qu’on tombait à peu de chose près sur les mêmes endroits. Intéressant, non ? Une barricade, c’est une grande sculpture collective faite de toute pièce, inventée sur le tas, improvisée et anonyme. Elle est plus importante symboliquement que militairement. Un simple bulldozer suffit à la dégager. Seulement, c’est l’expression collective d’une rage poético-politique qui m’importe au plus haut point. C’est comme une sorte de happening qui se concrétise dans un objet très composite (morceaux de meubles, de bagnoles, d’arbres…). La barricade constitue un monument, un objet gigantesque, incongru, qui rend compte du « désir fou », individuel et collectif. Elle rend visible le refus, la révolte, le soulèvement, la résistance, la créativité tribale. "Une barricade, c’est une grande sculpture collective faite de toute pièce, inventée sur le tas, improvisée et anonyme. Elle est plus importante symboliquement que militairement."Que ça réapparaisse à certains moments de l’histoire
partout dans le monde le prouve bien : il y a un moment donné où,
collectivement, spontanément, un certain nombre de personnes se lèvent
ensemble pour dire Non ! Et ça donne des textes,
des chansons, des mouvements, et… des barricades. Des objets éphémères,
bouleversants de beauté. J’appelle à les regarder comme des
déclarations politiques autant que comme des œuvres d’art. C’est de
cela dont il va s’agir dans mon exposition du 24 octobre à la Maison
Rouge. Comment les arts (plastiques, poétiques) s’articulent-ils sur le
social, sur les grandes questions existentielles ? Mon travail ne sera
pas montré seul comme dans une exposition classique, mais dans le
contexte de ma vie, de mes soulèvements et de ceux de mes amis. Je ne
serai pas isolé de ceux que j’aime, de mes compagnons de combat
artistiques, philosophiques, politiques. Mon travail est, par
définition, collectif, rhizomatique et sera présenté comme tel par Jean
de Loisy. Pour moi, l’art est une aventure collective, pas un destin
individuel. Pourquoi ne pas assumer cette collégialité ?
Ce temps des barricades que vous évoquiez, vous pensez qu’il est appelé à revenir ? A mon avis, ça ne saurait tarder. C’est dans l’air. Non
seulement, je le désire de tout mon cœur, mais l’arrogance et
l’ignominie que le pouvoir veut nous imposer sont tellement pesantes
qu’il faudrait être complètement aveugle et sourd pour ne pas se rendre
compte que beaucoup de gens en ont marre. Et ce n’est pas ces
bureaucrates pourris des syndicats qui vont y changer quelque chose.
Ils vont être balayés comme des fétus de paille. Qu’est ce qui fait encore obstacle à cet embrasement ? Si je peux me permettre de vous faire une suggestion : il y a un texte fondamental qu’il faudrait absolument rééditer et distribuer massivement, « Les Syndicats contre la révolution ». C’est un livre qui a été écrit au Mexique, pendant la Deuxième Guerre Mondiale, par le plus grand de tous les poètes Dada et surréalistes : Benjamin Péret. Un génie du verbe et un très important militant révolutionnaire. Debord l’a écrit : s’il y avait eu davantage de personnes qui avaient lu et médité ce petit livre, mai 68 n’aurait peut-être pas tourné de cette façon. Peut-être que la CGT et Séguy [7] n’auraient pas pu faire barrage au mouvement révolutionnaire. S’il y a des éditeurs qui lisent votre site, il faut leur dire : rééditez ce livre et diffusez-le partout. Il a été écrit par Péret avec son ami Munis, et il n’y a pas une virgule à en retirer aujourd’hui en 2009.
Il serait important de le réactualiser aussi : vous avez remarqué que Ségo & Sarko et Sarko & Ségo – kif kif bourricot – appellent de leurs vœux à des syndicats forts. Ils seraient même partisans de leur donner du fric pour qu’ils puissent « jouer leur rôle ». Ils veulent des syndicats parce que ce sont de parfaits boucliers. Ils forment le dernier rempart du sarkozysme et du ségolisme. Les permanents des syndicats défendent la classe des bureaucrates. Voilà le vrai obstacle à la transformation des structures sociales. La révolution de bas en haut, ils n’en veulent absolument pas. Ils veulent des zombis soumis et obéissants - si possible syndiqués -, pas des être vivants qui exercent leur esprit critique et prennent leur propre vie en main. La barricade est une expression beaucoup plus grandiose, beaucoup plus spontanée et beaucoup plus forte. La barricade agit en dehors de toute co-gestion, elle se situe dans un autre réel, mille fois plus enthousiasmant. C’est dans ce sens qu’elle me paraît être une mise en œuvre du non-dit social et de la subjectivité radicale. Bref, une œuvre d’art. Mon expo a pour finalité de s’ériger en barricade. Et n’oublions pas qu’au cœur de tout art digne de ce nom, il y a l’énigme de l’indicible, ce que Breton nommait « l’infracassable noyau de nuit ». Voilà pourquoi l’art est irréductible au marché à tout ce qui cherche à l’industrialiser, à l’inféoder. L’actualité (fournie) de Jean-Jacques Lebel
Vernissage Galerie 1900-2000 : 15 octobre, 8 rue Bonaparte, 75006 Paris.
Parutions concomitantes de ou sur J.J.L. :
POLYPHONIX [8] :
Notes[1] Les 6, 7 et 8 novembre 2008 au « 104 ». [2] Qui commencera le 24 octobre 2009. 10 boulevard de la Bastille. [3] Citation de Stirner tirée de L’Unique et sa propriété, 1850. [4] Manifestation artistique destinée à dénoncer les exactions de l’armée française en Algérie. Pour plus d’informations, voir cet article de l’En-Dehors. [5] Il sera visible lors de l’exposition à La maison Rouge. [6] Publié chez Rivages Rouges. [7] Alors à la tête du syndicat. [8] Ci-dessous, le copier/coller du programme. Mis en ligne par libertad, le Samedi 16 Mai 2009, 23:29 dans la rubrique "Culture".
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