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Lu sur Risal : "L’écrasante victoire de la droite française, dans le pays qui a été le théâtre de certains des plus importants mouvements sociaux du siècle dernier, doit être un signal d’alarme pour les Latino-américains. Sous l’euphorie qui réjouit depuis quelques années nombre de progressistes, les distances prises avec les plus pauvres et l’abandon de positions historiques peuvent être en train d’ouvrir la voie aux forces les plus réactionnaires de la région. La huitième thèse de philosophie de l’histoire de Walter Benjamin semble décrire presque à la perfection la relation entre les banlieues peuplées d’immigrants et le président Nicolas Sarkozy. « La tradition des opprimés nous montre que ‘l’état d’exception’ dans lequel nous vivons est la règle », écrivait-il peu avant sa mort, en pleine nuit fasciste. Cette affirmation a inspiré le philosophe italien Giorgio Agamben à l’heure d’écrire « Etat d’exception » [1], une étude documentée et exhaustive de ce qu’il considère comme « une guerre civile légale » en cours actuellement partout dans le monde. L’état d’exception ou de siège, émancipé de la situation de guerre à laquelle il était lié à l’origine, en est venu avec le temps à être utilisé comme mesure pour contenir des désordres, des crises politiques, voire économiques. Il considère qu’actuellement nous vivons dans un état d’exception permanent - accentué depuis le 11 septembre 2001 - qui synthétise la profonde transformation que vivent les démocraties. L’actualité de sa pensée est évidente. En France, il y a moins de deux ans a été appliqué l’état d’urgence lors de la révolte des banlieues, comme unique forme de contenir les jeunes, qui en trois semaines ont brûlé neuf mille voitures. Le chef de la plice considéra que la révolte était terminée la nuit où n’ont brûlé que 98 voitures, puisque la moyenne de la dernière décennie est de 100 voitures incendiées par nuit. Cette simple donnée révèle la profondeur de la « guerre sociale » qui se trame dans l’un des pays les plus riches du monde ; la difficulté à contenir des millions de jeunes marginalisés et la « nécessité » de mesures policières permanentes. La répression, près de 600 accusés, est venue avant les « plans sociaux » avec lesquels on essaie dernièrement d’éteindre les incendies. En parallèle, les gauches ont abdiqué face au modèle néolibéral ou se sont empêtrées dans des disputes qui les empêchent de travailler unies, avant et pendant les processus électoraux. L’abandon de la critique au modèle et l’évidement du discours de gauche a pour corollaire la désertion des gens, ce qui explique en bonne mesure les 40% d’abstention lors des législatives françaises. Alors que la droite dit les choses clairement et promet une main de fer contre les jeunes pauvres des banlieues, la gauche majoritaire fait l’étourdie et arbore un discours imprécis et confus. La rébellion des jeunes pauvres des banlieues françaises est à l’origine de l’écrasante victoire électorale de la droite [article écrit avant le second tour, ndlr]. Quelque chose de similaire s’est produit après mai 68, quand la société, apeurée face à la révolte, vota massivement pour Charles de Gaulle, symbole de l’ordre. Mais la gauche a payé cher le prix de ne pas se placer inconditionnellement du côté des rebelles : elle s’est retrouvée sans les votes et sans la possibilité de forger un puissant mouvement social dans lequel auraient pu se fondre les immigrés et les travailleurs français précarisés, ceux de plus en bas avec ceux d’en bas, pour utiliser une métaphore zapatiste. Ce qui s’est passé en France est plus que d’actualité pour les Latino-américains. Une bonne partie des gauches ont abandonné leur identification avec les plus pauvres, comme c’est le cas au Brésil avec le Parti des Travailleurs, et remplacent leur engagement avec ceux d’en bas par des plans sociaux assistancialistes. En parallèle, les gouvernements qui se proclament progressistes ou de gauche, surtout ceux d’Argentine, du Brésil, du Chili et de l’Uruguay, continuent à appliquer des mesures qui approfondissent le néolibéralisme. Le résultat est prévisible. Le politicien de droite (presque ménémiste) Mauricio Macri [2] sera le prochain gouverneur de Buenos Aires. Dans un peu plus de deux ans, un président de droite remplacera Lula au Brésil. Au Chili ce sera la même chose. Dans la capitale argentine, la crise du « progressisme » [centre gauche] commence avec l’incendie de la discothèque Cromañon, où fin 2004 sont morts près de 200 jeunes très semblables à ceux qui brûlaient des voitures à Paris. Face à la douleur des familles et des amis, qui encore aujourd’hui sont mobilisées pour exiger la responsabilité des politiciens corrompus qui autorisent des discothèques ne réunissant pas les conditions minimums de sécurité, les politiciens progressistes ont fait les distraits. Au Chili, il y a des dizaines de mapuches faits prisonniers pour défendre leurs communautés contre les entreprises forestières, tandis que les gouvernements de la Concertation soutiennent les usurpateurs. Le gouvernement a une attitude similaire face aux étudiants du secondaire [3], puisque qu’il défend le profit dans l’enseignement. De même l’attitude de Lula, qui soutient l’agrobusiness tandis qu’il libère les cultures transgéniques et soutient les entrepreneurs du secteur de la canne à sucre qui entretiennent des relations d’esclavage avec les coupeurs. Dans son essai, Agamben ébauche, avec un pessimisme sombre, un diagnostic qui en bonne mesure explique le « succès » des droites et la paralysie des gauches : « Le totalitarisme moderne peut être défini comme l’instauration, par le biais de l’état d’exception, d’une guerre civile légale, qui permet l’élimination physique non seulement des adversaires politiques mais aussi de catégories entières de citoyens qui pour une raison ou une autre ne sont pas intégrables dans le système politique ». En Amérique latine, où les pauvres subissent une guerre permanente de la part des multinationales minières, fortestières et de l’agrobusiness, il n’y a plus de marge pour l’omission : ou bien les gauches s’intègrent aux luttes de ceux d’en bas et prennent parti dans cette « guerre civile légale », ou bien la lutte de ceux-ci les affaiblira à un tel point qu’elles ne pourront plus se maintenir au pouvoir. A leur place peut-être les droites reviendront-elles, mais ce ne sera pas de la faute à ceux d’en bas. par Raúl Zibechi Notes: [1] Adriana Hidalgo, Buenos Aires, 2004 [2] [NDLR] Maurico Macri est un puissant chef d’entreprise argentin. [3] [NDLR] L’auteur fait référence ici aux mobilisations des étudiants chiliens depuis plus d’un an. Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL). En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous: Source : ALAI, América Latina en Movimiento (http://alainet.org/), juin 2007. Traduction : Isabelle Dos Reis, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net/). GLOSSAIRE
Mis en ligne par endehors, le Jeudi 21 Juin 2007, 16:53 dans la rubrique "Actualité".
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