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![]() La pensée anarchiste et la non violence par Xavier Beckaert
--> Petite anthologie de la révolution non-violente chez les principaux précurseurs et théoriciens de l’anarchisme
Lu sur Anarkhia : "La révolution, contrairement à ce qui a été affirmé, n’est pas une
idée qui a trouvé des baïonnettes, il ne faut pas confondre révolution
et émeute, la révolution c’est quelque chose de plus profond, de plus
grand, quelque chose qui dure et qui masque le siècle qui la voit
éclore, et bien cette révolution, c’est une idée qui a brisé les
baïonnettes".
(Manuscrit de Hem Day, Fonds Jean Van Lierde, Mundaneum)
Je dédie cette anthologie à la mémoire de Hem Day (1902-1969), pacifiste libertaire, antimilitariste intransigeant et anarchiste non-violent, disparu il y a précisément trente ans. Principal éditeur anarchiste belge d’avant 68, il a édité et rédigé de nombreux ouvrages sur le pacifisme et les rapports entre l’anarchisme et la non-violence. Le présent travail lui doit énormément.
Une des raisons d'être de ce texte est la relative rareté de la documentation, des études et des réflexions actuelles sur la non-violence dans le mouvement anarchiste. Alors que les pratiques actuelles du mouvement anarchiste sont plutôt à caractère non-violent (manifestations, occupations, boycotts, désobéissance civile, activités sociales et culturelles alternatives, …), la réflexion sur la non-violence et la révolution anarchiste semble avoir insuffisamment progressé. Pour un certain nombre de libertaires aujourd’hui, la tactique révolutionnaire envisagée sur un plan théorique ne diffère pas énormément de celle du début de ce siècle, voire du siècle dernier, c'est-à-dire une révolution de type insurrectionnel violent dans laquelle la violence n’est pas souhaitée mais apparaît comme inévitable. Une certaine fraction des théoriciens et des fondateurs de la pensée anarchiste préconisait plutôt une révolution non-violente basée sur un mouvement de désobéissance complète à l’État, considérant la non-violence comme un moyen plus conforme au but poursuivi. Un retour aux sources, chez les penseurs anarchistes non-violents permettrait peut-être d’aider à approfondir les nouvelles approches libertaires de la révolution, ou des pratiques militantes en général. Cette anthologie ne constitue certainement pas un procès des anarchistes partisans de la violence. Par cette petite anthologie, je désire simplement rappeler la place importante et trop méconnue que les idées de résistance et de révolution non-violentes ont occupée dans l’histoire de la pensée anarchiste. Je rappelle d’ailleurs (trop brièvement hélas, car là n’est pas l’objet essentiel de cette étude) quelques unes des nombreuses idées et réalisations constructives des anarchistes partisans de la révolution armée. En effet, l’anarchisme insurrectionnel ne s’est certainement pas limité au terrorisme (quoique l’on en dise au parlement ou dans les salons de thé). De plus, les attentats ne peuvent être séparés du contexte historique dans lequel ils sont apparus. Bien que la non-violence soit réellement le centre de cette brochure, j’ai néanmoins voulu traiter également de la violence dans la révolution anarchiste. Non seulement afin de ne pas nier une partie importante de l’histoire du mouvement libertaire mais aussi car il est impossible d’étudier la non-violence sans traiter le problème de la violence par rapport auquel elle se positionne. Le point de départ de ce texte est la remarquable anthologie intitulée Violence et non-violence dans la révolution anarchiste, datant de 1966 et présentée par Lucien Grelaud. Pour ma part, je me suis limité à étudier des penseurs anarchistes nés avant 1900, cette décision peut paraître arbitraire mais j’ai principalement voulu m’intéresser aux opinions des précurseurs et des fondateurs de l’anarchisme concernant la violence et la révolution. Je ne traite pas non plus de l’histoire des pratiques non-violentes dans le mouvement libertaire (vaste sujet !), je considère uniquement la place qu’occupe la non-violence dans la pensée anarchiste. L'ampleur des citations a pour but la plus grande fidélité à l'esprit des auteurs. Pour les commentaires, j’ai essayé d’éviter le plus possible les raccourcis simplificateurs ; hélas, vu la taille de cette étude, il n’a pas toujours été possible de nuancer en détail toutes les positions des auteurs présentés. La place accordée aux questions de définitions et de terminologie pourra gêner certains, elles sont en effet un peu fastidieuses mais elles ne sont pas inutiles ; il est peu de termes suscitant autant de malentendus que l’anarchisme et la non-violence. De plus, j’ai taché d’éclairer différents concepts (État, anarchie, etc.) sous le regard spécifique de la question de la violence, ce qui permet d’éclairer les citations des auteurs proprement dits. Simple remarque évidente, l'attitude libertaire devant un auteur est critique, sélective, et que l'on ne se sent nullement tenu de respecter la parole des ancêtres, et certainement pas de dogmatiser leur pensée. De plus, il va également de soi que ce n’est pas parce que Bakounine a prôné la violence qu’un libertaire partisan de la non-violence n’adoptera pas de nombreux jugements et analyses venant de lui ; de même ce n’est pas parce que Armand a établi le rapport entre violence et autorité qu’un anarchiste non-violent se trouverait contraint de préconiser l’individualisme ou les théories sexuelles très personnelles d’Armand. Dernière remarque, tout le monde ne partagera sans doute pas les conclusions de cette brochure, peu importe puisque tel n’est pas son but ; elle ne prétend pas clore un vieux débat mais simplement apporter matière à réflexion sur le difficile problème de la place de la violence dans la révolution et les pratiques anarchistes, ainsi que sur les alternatives non-violentes radicales qu’il est possible de poursuivre ou d’élaborer.
(Choix de définitions et remarques)
Les définitions retenues et présentées ici ne prétendent pas cerner toute l’étendue des concepts auxquels ils se rapportent, ils n’ont pour but que de clarifier et préciser les idées qui sont au centre de cette brochure.
Pour commencer, on peut remarquer que dans la pratique le mot violence est un mot fourre-tout dans lequel on inclut un grand nombre de notions disparates (agressivité, force brute, …), pour tout dire, à peu près n’importe quoi. Nous n’allons pas entrer ici dans une longue analyse et je propose directement la définition suivante assez générale sur laquelle devrait exister un large consensus, elle a principalement pour but de fixer les idées.
Est violence toute atteinte à la vie, à l’intégrité physique ou morale des êtres humains, dès lors qu’une telle atteinte n’est pas imputable à la fatalité ou au hasard, mais qu’une responsabilité humaine y est engagée de manière directe ou indirecte.
Cette définition de la violence englobe donc les agressions qui ne sont pas directement physiques comme la privation de liberté, l’humiliation, le chantage, le lavage de cerveau, etc. Autre remarque : pour parler de violence, il faut obligatoirement qu’il y ait responsabilité humaine. Cela peut paraître évident, mais la définition choisie possède l’avantage de comprendre des violences où les responsabilités humaines sont à caractère indirect, car diluées dans le système qui perpétue ces violence, déresponsabilisant ainsi ses exécutants, tel les violences structurelles (= violences exercées par des structures économiques, sociales, ou politiques , sans qu’il y ait d’actes directs de violence ; par exemple, le fait d’être maintenu dans la misère par une situation économique qui atteint à la santé et réduit l’espérance de vie).
Une tâche paraissant plus intéressante est celle de définir précisément l’État. De nouveau, il y a matière à de nombreux débats et l’on ne donnera que la définition, souvent reprise, à laquelle a aboutit en 1919 le sociologue Max Weber. Cette définition n’est pas la seule pertinente, elle a été choisie essentiellement car elle permet d’éclairer le lien fondamental existant entre État et violence. De plus, l’analyse amenant à la définition proposée livre, par la même occasion, une précieuse définition de l’anarchie.
""Tout État est fondé sur la force", disait un jour Trotsky à Brest-Litovsk. En effet, cela est vrai. S’il n’existait que des structures sociales d’où toute violence serait absente, le concept d’État aurait alors disparu et il ne subsisterait que ce qu’on appelle, au sens propre du terme, l’"anarchie". La violence n’est évidemment pas l’unique moyen normal de l’État (…) mais elle est son moyen spécifique. De nos jours la relation entre État et violence est tout particulièrement intime. (…) Il faut concevoir l’État contemporain comme une communauté humaine qui, dans les limites d’un territoire déterminé - la notion de territoire étant une de ses caractéristiques - revendique avec succès pour son propre compte le monopole de la violence physique légitime."
On pourrait ajouter à cela que l’État revendique la légitimité de toutes les formes de violence dont la violence physique, mais il faut y ajouter les violences morales telles que la privation de liberté, les atteintes à la vie privée, ... Bien que la violence soit son moyen spécifique, elle seule ne suffit pas à définir l’État, la légitimité qu’il revendique et que la société lui accorde est un point essentiel. Pour le souligner voici une autre formulation donnée par Max Weber de sa définition: "L’État consiste en un rapport de domination de l’homme sur l’homme fondé sur le moyen de la violence légitime (c’est-à-dire sur la violence qui est considérée comme légitime). L’État ne peut donc exister qu’à la condition que les hommes dominés se soumettent à l’autorité revendiquée chaque fois par les dominateurs."
L’État tente de fonder la légitimité de sa propre violence sur la nécessité de s’opposer à la violence des individus et des groupes sociaux qui mettent en danger la paix collective afin d’assurer la sécurité des membres de la société. On peut remarquer que ce procédé est affublé d’un vice majeur, voire fatal (dénoncé de tous temps par les libertaires mais également par un bon nombre de non-violents, de sociologues et de philosophes). Dès lors que la société concède à l’État le droit de recourir à la violence pour maintenir l’ordre public, il est facile à l’État d’invoquer ensuite ce droit pour défendre sa propre "sûreté" contre les individus. Une fois ce seuil franchi et l’État le franchit toujours (à l’instant même de sa création), l’État ne constitue plus une garantie pour la sécurité des individus mais une menace directe. En effet, chaque État, même "démocratique", est continuellement tenté de criminaliser la dissidence et de la réprimer comme une délinquance, l’ordre étatique tend inévitablement à normaliser les opinions : entre État de "droit" et État totalitaire, il n’y a pas identité mais il y a continuité directe (quoiqu’en dise les partisans du modèle de l’État libéral), et le lien qui les relie est l’idéologie de la violence légitime. Lorsque l’idéologie, au nom de la nécessité de l’ordre, innocente l’État de ses actes de violence, naît la tyrannie. Une autre critique fondamentale de l’État (à relier à la première) est que, en institutionnalisant la violence comme moyen légitime de gérer les conflits qui surgissent inévitablement au sein de la société, il lui donne droit de cité et de ce fait, loin de l’éliminer, il la nourrit et l’entretient.
2) L’anarchie et la non-violence
Entre État et violence, il existe donc réellement une relation organique. Ce lien est souvent caché ou nié par les politiques (et pour cause…) mais il est irréductible. L’anarchisme est le seul mouvement social à avoir refusé à l’État le droit de recourir à la violence pour contraindre l’individu. Si l’on se base sur la définition de l’anarchie donnée par Max Weber, il est possible d’affirmer que le projet anarchiste est précisément l’élimination de la violence de l’organisme social ; et par conséquent, également l’abolition des rapports de domination et de toute structure hiérarchisée de la société, ces derniers n’étant jamais que les formes ritualisées et institutionnalisées d’une violence toujours présente, mais de manière plus indirecte. L’anarchie signifie d’une part la fin de l’accaparement de la violence légitime par une communauté d’individus (abolition de l’État) et d’autre part l’élimination de l’utilisation de la violence et de tous les autres moyens coercitifs comme prétendus remèdes sociaux. Elle ne se limite donc pas à l’abolition de l’État, elle est réellement une nouvelle forme d’organisation sociale (qui reste à élaborer dans le futur et que l’on prépare dans le quotidien).
Le mot non-violence vient de Gandhi, c’est la traduction littérale du mot sanscrit ahimsa (a : privatif et himsa : nuisance, violence) qu’il a reçu de sa tradition religieuse. Seulement, le mot ahimsa ne lui suffisait pas car la non-violence ne se limite pas au simple rejet de la violence, c’est aussi une méthode pour combattre la violence. C’est pourquoi il inventa le mot composite satyagraha (satya : assise et agraha : saisie) que l’on traduit généralement par "force de vérité". Ce terme lui-même n’est pas exempt d’ambiguïté, c’est pourquoi il vaut mieux définir les choses clairement :
Par non-violence, on entend deux choses: 1/ doctrine préconisant l’abstention de toute violence ; 2/ ensemble des moyens par lesquels, dans des situations de conflit, un ou plusieurs acteurs exercent des forces de persuasion ou de contrainte ne portant atteinte ni à la vie ni à la dignité des personnes.
Il est important de souligner que la non-violence a bien une double signification dont la définition 1 recouvre seulement le pôle ahimsa. Gandhi entendait réellement par satyagraha la définition 1 et la définition 2. Il insista énormément sur la nécessité de lier ces deux significations car ce lien ne va bien évidemment pas de soi. Si Gandhi a marqué l’histoire, ce n’est pas pour avoir professé une doctrine condamnant la violence (l’ahimsa existait depuis longtemps et a eu de nombreux équivalents dans les cultures les plus diverses), ni pour avoir dénoncé l’hypocrisie de ceux qui refusent la violence sans s’engager dans un combat contre ses diverses formes. C’est pour avoir élaboré, pour mener un tel combat, une méthode d’action spécifique, permettant de lutter sans violence contre la violence. Ce serait néanmoins trahir la pensée que de réduire la non-violence à des techniques d’action (déf.2) que pourraient mettre en œuvre ceux qui n’adhèrent pas au principe d’ahimsa (déf.1). C’est pourquoi il forgea même un mot spécial (duragraha) pour désigner une forme d’action qui n’aurait de non-violent que l’apparence, sans fondement sur une adhésion profonde au rejet de la violence. La très grande partie des actions actuelles baptisées du nom de non-violentes seraient plutôt à classer dans cette dernière catégorie. Contrairement à une idée fort répandue, la théorie non-violente n’ignore pas qu’en ce vieux monde autoritaire les rapports de force jouent un rôle crucial. Pour lutter contre les violences structurelles, il ne suffit pas de recourir à une force de persuasion, et c’est pourquoi la non-violence préconise également l’utilisation de moyens de contrainte, à condition bien sûr qu’ils ne portent pas atteinte à la vie ou à la dignité des personnes. En effet, ne pas recourir aux armes de la violence, ce n’est pas renoncer à mettre en œuvre d’autres moyens de "force". Une dernière remarque : l’analyse de la théorie non-violente exposée ici se réfère principalement à la pensée de Gandhi, mais la non-violence ne s’identifie nullement au Gandhisme. La non-violence n’est pas un système de pensée, c’est avant tout une technique d’action, qui n’appartient dès lors à aucun penseur en particulier.
Au vu des définitions précédentes, il semble que les projets anarchiste et non-violent se rejoignent. Pour ce qui concerne l’anarchisme, suffisamment de preuves des convergences de l’idéal poursuivi seront données lorsque l’on abordera en détail l’étude de différents auteurs anarchistes. Pour ce qui concerne la non-violence, il suffit de donner quelques parcelles de la vision de Gandhi sur la société non-violente pour prouver qu’elle correspond à l’idéal anarchique. Par exemple, lors d’une conversation, Gandhi affirma qu’"une société organisée et régie sur le principe de la non-violence totale serait l’anarchie la plus pure" et lorsqu’on lui demanda s’il la considérait comme un idéal réalisable, il répondit affirmativement : "Elle est réalisable dans la mesure où la non-violence est réalisable. (…) Le stade le plus proche de l’anarchie pure serait une démocratie basée sur la non-violence." Il est clair que par démocratie basée sur la non-violence, il entendait structure politique et sociale développée par association libre : "La société fondée sur la non-violence ne peut consister qu’en groupes établis dans des villages où la coopération volontaire est une condition à l’existence digne et pacifique." Malgré ces convergences, l’anarchisme et la non-violence se distinguent quant au choix des priorités et donc, des techniques d’action. L’anarchisme préconise l’abolition de l’État dont découlera ensuite la disparition progressive de la violence comme outil social. La non-violence préconise le rejet de la violence dont découlera ensuite la disparition de l’État. C’est ainsi que certains non-violents ont critiqué les anarchistes pour l’utilisation qu’ils firent de la violence et que certains anarchistes ont critiqué les non-violents pour leur participation à diverses structures gouvernementales ainsi que pour la structuration hiérarchisée de certains de leurs mouvements. Il faut bien noter que ces deux positions (rejet de l’État, rejet de la violence) se retrouvent à des degrés divers chez les anarchistes et chez les non-violents, certains accordant une même priorité aux deux notions : ce sont précisément les anarchistes non-violents au centre de cette anthologie.
Les deux projets de société, l’anarchie et la non-violence, peuvent apparaître à certains comme trop absolutistes, et comme constituant uniquement de belles constructions théoriques idéalisées ne permettant pas de construire un projet social viable. Un argument souvent avancé est que l’anarchisme et la non-violence prétendent d’une part éliminer l’existence de toute forme de conflits au sein de la société, et d’autres part ne sont réalisables que si ceci a été réalisé au préalable. Seulement non-violents et anarchistes savent fort bien que supprimer les conflits de la société est tout à fait impossible. Seuls des idéologies totalitaires ont eu cet objectif, aboutissement logique de la gestion étatique des conflits, car l’État ressent toujours le besoin d’éliminer toute forme de dissidence ou de division de la société qu’il voudrait unanime.
Le conflit est présent au centre même des relations entre les personnes. D’une certaine manière, une situation sociale est toujours une situation conflictuelle, ne serait-ce que de manière potentielle. Il en résulte que l’action sociale est essentiellement la gestion des conflits. La question n’est donc pas de prétendre supprimer les conflits mais bien de savoir comment une société compte les assumer et les gérer. L’État prétend d’avance que la violence et les moyens coercitifs sont seuls à même de résoudre les conflits. En réalité, il ne tente pas tant de les résoudre que de les étouffer, écraser, afin de maintenir l’ordre public. La non-violence et l’anarchisme avancent qu’ils existent de nombreux autres moyens alternatifs qui eux s’attaquent à la racine du problème, à la source même du conflit, pour les résoudre réellement.
En cette fin de XXème siècle, l’autorité et la violence continuent à faire la preuve qu’elles sont parfaitement incapables de construire la justice ou même l’ordre. Elles ne peuvent que les détruire. En ce sens, ce sont bien la violence et l’autorité (et non pas la non-violence et l’anarchisme) qui sont des utopies parce que, jamais, nulle part, elles ne parviendront à résoudre humainement les inévitables conflits humains.
Il n’est pas simple de définir l’anarchisme car ce n’est ni un système de pensée figé, ni une théorie unique relevant d’un penseur bien particulier. Il se caractérise au contraire par une pensée en constante évolution, et par la grande diversité de courants qui le composent. N’étant pas une théorie sociale fixe et bien déterminée, un certain nombre de commentateurs la congédient comme étant utopique, primitive, et incompatible avec la complexité des réalités sociales. Mais ces critiques manquent leur cible. Elles comparent l’anarchisme avec les diverses idéologies existantes en la plaçant sur un même pied, alors que l’anarchisme s’en distingue radicalement, et ceci pour deux raisons :
1°) L’anarchisme n’est pas, et ne prétend pas être, un système de pensée complet et bien déterminé ; au contraire, par principe l’anarchisme renie tout forme d’absolu.
C’est ce que l’anarcho-syndicaliste allemand Rudolf Rocker (1873-1958) soulignait avec force : "L’anarchisme n’est pas la solution brevetée de tous les problèmes humains, ce n’est pas le pays d’Utopie d’un ordre social parfait (comme on l’a si souvent appelé), puisque, par principe, il rejette tout schéma et tout concept absolus. Il ne croit pas à une vérité absolue ou à des buts finaux précis du développement humain, mais à une perfectibilité illimitée des formes sociales et des conditions de vie de l’homme, qui s’efforcent toujours à de plus hautes formes d’expression. On ne peut pour cette raison leur assigner de termes précis ni leur fixer de but arrêté. Le plus grand mal de toute forme de pouvoir est justement de toujours essayer d’imposer à la riche diversité de la vie sociale des formes précises et de l’ajuster à des règles particulières."
On peut même se demander si l’anarchisme est une idéologie. Une seule chose semble certaine : "il n’y a pas de pouvoir sans nécessité de justification et, donc, (…), d’idéologie", cette dernière étant simplement "la forme froide et détachée de la justification". Il semble donc dans la nature de l’idéologie d’être un discours au service du pouvoir (du pouvoir en place ou de ceux qui ambitionnent d’y accéder). En conséquence de quoi, l’anarchisme ne peut certainement pas être une idéologie. D’ailleurs, l’anarchie n’a pas besoin d’idéologie. C’est l’autorité qui nécessite une justification, pour justifier les limites qu’elle impose à la liberté. En reprenant les mots du linguiste Noam Chomsky, l’anarchisme est précisément "une expression de l’idée que le fardeau de la preuve est toujours sur ceux qui défendent que l’autorité et la domination sont nécessaires".
2°) Plus qu’une idéologie, c’est-à-dire un système d’interprétation du monde associé à un corps de valeurs, l’anarchisme est une méthodologie, c’est-à-dire une réflexion générale sur la fin et les moyens aboutissant à une technique d’action.
Cela ne constitue nullement une preuve de faiblesse théorique, au contraire, c’est là que résident la force, la vitalité et la pertinence de l’idée anarchiste. Définir ainsi l’anarchisme n’est pas une simple question de subtilité sémantique, c’est une distinction fondamentale très concrète, qui permet par exemple de comprendre où se situe fondamentalement l’antagonisme irréductible existant entre socialisme autoritaire et socialisme libertaire. Le socialisme antiautoritaire trouve sa source dans la querelle entre Marx et Bakounine au sein de la Ière Internationale. De ce débat, toujours d’actualité, deux modèles de mouvements sociaux ont émergés : le modèle Marxiste (socialisme autoritaire) selon lequel une avant-garde doit guider les masses vers le socialisme futur, le rôle des masses se réduisant à amener cette avant-garde au pouvoir (par le vote pour les sociaux-démocrates, par la révolution armée pour les marxistes-léninistes), le passage au socialisme devant se faire avec une période de transition (succession de réformes de l’ "État bourgeois" pour les sociaux-démocrates ; "dictature du prolétariat" pour les marxistes-léninistes) ; et le modèle Bakouninien (socialisme libertaire) selon lequel toute autorité politique doit être rejetée, l’action directe populaire organisée sans hiérarchie étant le moyen de réaliser le socialisme ici et maintenant, sans phase de transition. Plus qu’idéologique, l’antagonisme entre socialisme autoritaire et libertaire est donc méthodologique. En effet, ces deux mouvements sociaux partagent une critique commune du capitalisme et un même projet social, la société socialiste sans État ; ce sont les moyens proposés pour le réaliser qui les opposent. Ceci explique la profondeur de leurs divergences, car elles ne concernent pas uniquement le futur (transition ou passage immédiat vers le socialisme) ou le passé (tragiques événements historiques) mais surtout le présent (reproduire ou pas l’État dans nos pratiques actuelles).
Contrairement à une idée répandue, ce n’est donc pas le rejet de l’État pour la société future qui caractérise l’anarchisme, mais les pratiques développées dans le présent (et la réflexion sur ces pratiques) dans le combat contre les structures de domination de la société. En effet, selon l’historien libertaire Georges Woodcock (1912-1995), "l’anarchisme ne se limite pas un projet de société future", il revient plutôt à "soutenir pratiquement les idées et modèles libertaires aussi loin que cela peut être fait ici et maintenant". Au lieu d’attendre passivement la révolution, qui peut très bien ne jamais venir, ou dégénérer en un simple changement de maîtres si la société n’est pas suffisamment préparée, l’anarchisme revient à "renforcer et encourager toutes les impulsions libertaires et mutualistes, qu’elles soient constructives au sens où elles créent de nouvelles organisations libertaires, ou rebelles au sens où elles résistent aux nouvelles attaques sur la liberté ou cherchent à mettre fin aux vieilles tyrannies et discriminations."
Voici donc une proposition de définition (encore inspirée de deux autres définitions, une de G. Woodcock, et une de H. Arvon) :
L’anarchisme est un mouvement d’idées et d’actions visant le remplacement de l’État par une forme de coopération non gouvernementale entre individus libres et qui, pour cela, tente de mettre ce projet social et les idées qui le soutiennent en pratique aussi loin que possible ici et maintenant.
Dès lors que l’anarchisme est considéré comme une méthodologie, il faudrait détailler ses différentes tendances, examiner leurs méthodologies respectives, et voir ce qu’elles ont en commun. Seul l’exemple du socialisme libertaire a été considéré ici en détail, mais de manière générale, on peut affirmer que les différents courants de l’anarchisme ont en commun de :
Seule exception notable à cela, l’anarchisme réformiste, courant restreint mais non négligeable de l’anarchisme, qui ne rejette pas obligatoirement la participation aux structures gouvernementales (du moins au niveau local de la commune) et ne privilégie pas l’action directe. À cette exception près, on peut dire que tous les courants de l’anarchisme partagent effectivement ces principes méthodologiques, leurs divergences se situant principalement sur le choix et la forme du mouvement social privilégié, et sur le détail des pratiques.
projets de société future et pratiques dans le présent
Le grand point commun entre l’anarchisme et la non-violence est leur principe fondateur : la nécessaire adéquation entre la fin et les moyens. C’est pourquoi elles sont autant, sinon davantage, des méthodologies que des idéologies. Par exemple, Nico Berti avance que "si l’anarchisme, en tant que modèle théorique universel [idéologie], est cet équilibre entre les exigences de l’individu et celles de la société, l’anarchisme en tant que réflexion sur le problème historique de l’émancipation humaine [méthodologie] est la démarche, hautement difficile, qui veut tirer de la fin éthique les moyens qui lui sont adéquats dans leur forme leur contenu et leur logique, et ceux-là seulement." Ce principe méthodologique se fonde sur le constat suivant : des moyens en contradiction avec la fin amènent inévitablement à un résultat opposé aux objectifs poursuivis. "C’est un fait d’expérience que la perversion des moyens entraîne inéluctablement la perversion de la fin poursuivie. Dans le moment présent, nous ne sommes pas maîtres de la fin que nous recherchons, nous ne sommes maîtres que des moyens que nous utilisons - ou, plus exactement, nous ne sommes maîtres de la fin que par l’intermédiaire des moyens. La fin est encore abstraite, tandis que les moyens sont immédiatement concrets. La fin concerne l’avenir, tandis que les moyens concernent le présent."
A contrario, l’adéquation des moyens avec la fin est un principe positif amenant à développer aujourd’hui des pratiques préfigurant la société de demain, puisque selon ce principe, la société à venir n’est pas indépendante des moyens utilisés pour la créer, mais le reflet du combat social qui l’a précédé et des idées qui l’ont sous-tendu. Ce principe pratique, au cœur des deux théories sociales étudiées ici, permet d’ancrer dans le présent les projets de société future qui les animent, et qui, sans cela, pourraient paraître fort lointains, voire franchement inaccessibles. Plutôt que de partir de l’idée pure d’une société non-violente ou anarchiste idéale pour tenter ensuite de la plaquer sur la réalité, la non-violence et l’anarchisme proposent, à partir de la réalité des violences et de la domination autoritaire, de créer une dynamique collective et individuelle qui les combat et leur oppose des alternatives concrètes, pour finalement les supprimer ; c’est-à-dire transformer une philosophie du conflit en une technique d’action dynamique. Alors que la quasi totalité des mouvements politiques subordonnent les moyens à la fin, l’anarchisme et la non-violence considèrent au contraire que les moyens et la fin sont indissolublement liés. On peut même dire que pour ces deux mouvements sociaux "les moyens sont la fin", au sens où, d’une part l’objectif poursuivi est précisément de mettre en pratique l’idéal poursuivi, et d’autre part, leur projet social n’est pas une abstraction toute faite, c’est dans les luttes et les alternatives vécues concrètement qu’il prend forme et s’élabore progressivement. La phrase "les moyens sont la fin" ne signifie donc pas que les moyens deviennent une fin en soi (ce qui reviendrait à subordonner la fin aux moyens), mais que pour ces deux mouvements les moyens et la fin sont fusionnées en une seule et même dynamique pratique. La fin décide des moyens, et en retour, les moyens construisent la fin.
Choix de la terminologie et du mode de classement
Selon Paul Eltzbacher, les fondateurs des principaux courants de la pensée anarchiste, ou du moins antiétatique, sont Michel Bakounine, William Godwin, Pierre Kropotkine, P.-J. Proudhon, Max Stirner, Benjamin Tucker et Léon Tolstoï. Tous ces penseurs ont comme point commun le rejet actuel de la légitimité de l’État, et la négation de son existence pour l’avenir prochain de la société. Les différents courants de l’anarchisme peuvent être classés de plusieurs manières. Par exemple, suivant leurs idées sur la réalisation de la disparition de l’État. Certains courants, ceux de Godwin et Proudhon, peuvent être considérés comme réformistes en ce sens qu'ils prévoient la transition de la société actuelle à la société préconisée sans violation du droit établi. Les autres sont révolutionnaires et prévoient la transition par violation du droit en vigueur. Il faut préciser cette terminologie d’anarchisme réformiste qui ne doit pas être mal interprétée. Il est bien évident que ce réformisme est à distinguer du réformisme au sens usuel. L’anarchisme réformiste n’a jamais préconisé la participation au pouvoir central, tout au plus au niveau de la commune (suivant les principes fédéralistes du mouvement libertaire) ; il a même souvent été radicalement abstentionniste. Autre remarque, il ne faut pas confondre réformisme et évolutionnisme. Tous les deux pour projet la transformation progressive de la société, mais le premier respecte obligatoirement le droit établi, ce qui n’est pas le cas du second. L'opposition couramment établie entre évolution et révolution semble en réalité vide de sens. En effet, si l'on se réfère à la pensée du géographe anarchiste Élisée Reclus (1830-1905) : "Évolutionnistes en toutes choses, nous sommes également révolutionnaires en tout ; sachant que l’histoire même n’est que la série des accomplissements succédant à celle des préparations. La grande évolution intellectuelle qui émancipe les esprits a pour conséquence logique l’émancipation, en fait, des individus dans tous les rapports avec les autres individus. On peut dire que l’évolution et la révolution sont les deux actes successifs d’un même phénomène, l’évolution précédant la révolution, et celle-ci précédant une évolution nouvelle, mère des révolutions futures." Révolutionnaire n’est donc pas à opposer à évolutionniste. De nombreux anarchistes appartenant au courant révolutionnaire n’ignoraient nullement que la transformation de la société ne peut qu’être un phénomène progressif, pouvant connaître des accélérations (les révolutions), des stagnations, voire des régressions (la réaction). Réellement, l’anarchisme réformiste ne se distingue de l’anarchisme révolutionnaire que sur un point, mais de taille, il considère que la violation du droit établi n'est pas nécessaire pour arriver à la société préconisée. Puisque cette brochure concerne la place occupée par la non-violence dans la révolution anarchiste, l’anarchisme réformiste sera brièvement présenté.
L’anarchisme révolutionnaire quant à lui, se subdivise en deux : le courant insurrectionnel de Bakounine, Kropotkine, Stirner, en principe violent, et le courant rénitent (= qui refuse, qui résiste) de Tolstoï, Tucker, en principe non-violent ou qui tend vers la non-violence comme méthode. C’est ce dernier qui constitue le sujet principal de cette brochure.
On peut également classer les courants anarchistes suivant le choix ou le rejet de l’utilisation de la violence pour réaliser la disparition de l’État : il y a donc un courant violent et un courant non-violent. Choisir la violence contre l’État viole toujours le droit établi (par l’État), le courant violent est donc toujours révolutionnaire, il s’identifie en fait avec le courant insurrectionnel. Le courant non-violent se divise quant à lui en réformiste et rénitent. C’est le mode de classement adopté ici. Cette terminologie doit néanmoins être précisée sur deux point : 1° puisque le projet anarchiste est l’élimination de la violence des rapports sociaux, il est mal venu de parler d’anarchisme violent, c’est pourquoi il le terme d’anarchisme insurrectionnel (avec lequel il s’identifie précisément) a été retenu, terme empreint de moins d’ambiguïté et de connotation moins négative. 2° le courant non-violent devrait en toute rigueur s’appeler courant pacifique, ou sans violence. En effet, l’anarchisme réformiste qui en fait partie, puisqu’il admet le droit établi, ne rejette pas réellement la violence actuelle de l’État ni ne lui résiste complètement, il ne la rejette que pour la société future. À strictement parler, le réformisme ne peut dès lors être considéré comme non-violent. Seul l’anarchisme rénitent s’identifie réellement avec l’anarchisme non-violent. En effet, l’anarchisme rénitent partage les moyens d’action de la non-violence (la désobéissance civile), ainsi que la réflexion générale sur l’emploi de la violence. Néanmoins, quoique partiellement inexact, c’est le terme d’anarchisme non-violent qui désignera dans la suite les courants réformiste et rénitent.
Voici un tableau récapitulatif du mode de classement adopté ici :
Il est bien évidemment encore possible de classer les courants anarchistes suivant d’autres critères (tel que le rapport à la propriété). Ce n’est pas fait ici afin d’éviter une trop longue digression sur divers aspects qui ne sont pas le point fondamental auquel cette anthologie s’intéresse.
1) Anarchisme insurrectionnel
De beaucoup les plus nombreux et les plus avancés dans leur formulation théorique et pratique, les partisans des méthodes insurrectionnelles ont longtemps représenté la quasi-totalité des militants anarchistes. C’est pourquoi une place non négligeable leur est accordée, afin de comprendre leurs différentes légitimations de l’utilisation de la violence et découvrir l’évolution des pratiques du mouvement anarchiste de la fin du siècle dernier au début du siècle.
Auteur de l’Unique et sa propriété, défenseur de l’égoïsme moral et de l’anarchisme individualiste, il a étudié l’aliénation de l’homme sous toutes ses formes, puis la réappropriation par l’homme de tout ce qui l’a diminué et spolié. Il se définit comme insurrectionnel, préconise la grève générale et l’expropriation violente. Il ne se sépare des anarchistes communistes que parce qu’il ne croit pas que la révolution apportera la félicité et la justice sur terre, ne croyant pas à la bonté naturelle des hommes, mais seulement à leur unicité. Il donne d’ailleurs sa propre définition de l’insurrection : "Révolution et insurrection ne sont pas synonymes. La première consiste en un bouleversement de l’ordre établi, du statut de l’État ou de la société, elle n’a donc qu’une portée politique ou sociale. La seconde entraîne bien comme conséquence inévitable le même renversement des institutions établies, mais là n’est point son but, elle ne procède que du mécontentement des hommes, elle n’est pas une levée de boucliers, mais l’acte d’individus qui s’élèvent, qui se redressent, sans s’inquiéter des institutions qui vont craquer sous leurs efforts, ni de celles qui pourraient en résulter. La révolution avait en vue un régime nouveau, l’insurrection nous mène à ne plus nous laisser régir nous-mêmes, et elle ne fonde pas de brillantes espérances sur les "institutions à venir". (…) En somme, mon but n’est pas de renverser ce qui est, mais de m’élever au-dessus de lui, mes intentions ou mes actes n’ont rien de politique ou de social, n’ayant d’autre objet que moi et mon individualité : ils sont égoïstes."
2. Michel Bakounine (1814-1876)
Bakounine fut beaucoup plus un homme d’action, un révolutionnaire "professionnel" qu’un homme de cabinet ou un philosophe comme Stirner. Il est possible de citer de nombreux autres passages où apparaît le caractère inévitablement violent de la révolution chez Bakounine. Par exemple dans cet extrait du Programme et objet de l’organisation secrète révolutionnaire des Frères Internationaux datant de 1868 : "Le seul droit que l’on puisse reconnaître à la société dans son état actuel de transition, c’est le droit naturel d’assassiner les criminels produits par elle-même dans l’intérêt de sa propre défense et non celui de les juger ou condamner. Ce droit n’en sera pas même un dans la stricte acceptation de ce mot ; ce sera plutôt un fait naturel, affligeant mais inévitable, signe et produit de l’impuissance et de la stupidité de la société actuelle : et plus la société saura éviter de s’en servir, plus elle sera proche de son émancipation réelle. (…) Il ne faudra pas s’étonner si dans le premier moment le peuple insurgé en tue beaucoup. Ce sera un malheur inévitable peut-être, aussi futile que les ravages causés par la tempête." La conception de la révolution sociale de Bakounine est, du moins dans sa phase initiale, essentiellement destructrice, voire nihiliste : "Il faut agir non ratiociner, démolir non tenter de réformer, car ce qui s’impose tout d’abord c’est la "pandestruction." [= destruction de tout]" Bakounine comprend "la révolution dans le sens du déchaînement de ce qu’on appelle aujourd’hui les mauvaises passions, et de la destruction de ce qui dans la même langue s’appelle "l’ordre public"." Avant d’arriver au socialisme libertaire, il s’agit de tout détruire, et donc, de faire preuve d’une violence sauvage. Mais attention, cette violence, Bakounine voulait principalement la réserver "aux positions et aux choses", c’est-à-dire l’ensemble des institutions étatiques (parlements, tribunaux, casernes, banques, prisons, etc.) ainsi que la propriété. Il considérait que cela permettrait d’éviter le massacre des hommes et de devoir recourir à la terreur puisque, selon lui, la révolution qu’il préconise "pourra bien être sanglante et vindicative dans les premiers jours, pendant lesquels se fera la justice populaire. Mais elle ne gardera pas ce caractère longtemps et ne prendra jamais celui d’un terrorisme systématique et à froid. Elle fera la guerre aux positions et aux choses, bien plus qu’aux hommes, certaine que les choses et les positions privilégiées et antisociales qu’elles créent, beaucoup plus puissantes que les individus, constituent et le caractère et la force de ses ennemis." Il s’agit à tout prix d’éviter la "révolution sanguinaire fondée sur la construction d’un État révolutionnaire puissamment centralisé [qui] aurait pour résultat inévitable (…) la dictature militaire d’un maître nouveau". On constate donc que si la violence dans le processus révolutionnaire apparaît inévitable à Bakounine, elle n’en constitue pas le fondement, ni ne lui est souhaitable. Cette idée de violence inévitable est en bonne part à caractère historique. Le fait que toutes les révolutions ayant eu lieu avant l’époque de Bakounine aient toutes été violentes (la révolution française qui fut extrêmement violente, constituait alors une des références principales des révolutionnaires de toutes tendances) explique que, pour lui, "la révolution, c’est la guerre et qui dit guerre, dit destruction des hommes et des choses" alors qu’il trouvait "sans doute fâcheux pour l’humanité qu’elle n’ait pas encore inventé un moyen plus pacifique de progrès, jusqu’à présent tout pas nouveau dans l’histoire n’a été réellement accompli qu’après avoir reçu le baptême du sang." Si il regrette cette violence qu’il estime inévitable, on peut tout de même conclure en constatant que Bakounine fait peu de cas des vie humaines individuelles, même s’il souhaite éviter un massacre collectif à froid, c’est-à-dire la terreur.
3. Pierre Kropotkine (1842-1921)
Savant et non homme d’action, Kropotkine est russe comme Bakounine mais moins connu que lui, il a néanmoins eu une très grande influence, notamment sur les anarchistes espagnols. Chez Kropotkine, la violence semble moins voulue que subie et inéluctable. En 1880, il prône bien l’appel au meurtre dans Le Révolté : "Notre action doit être la révolte permanente par la parole, par l’écrit, par le poignard, le fusil, la dynamite (…) Nous sommes conséquents et nous nous servons de toute arme dès qu’il s’agit de frapper en révoltés. Tout est bon pour nous qui n’est pas la légalité.", mais il devient bien vite beaucoup plus nuancé et plus circonspect dans ses affirmations, par exemple dans l’Encyclopedia Britannica en 1905, où il parle de la période de la propagande par le fait : "Vers 1890, quand l’influence des anarchistes commence à se faire sentir dans les grèves, dans les démonstrations du 1er Mai où ils développèrent l’idée d’une grève générale pour la journée de huit heures, et dans la propagande antimilitariste dans l’armée ; ils furent violemment persécutés (…). Les anarchistes répondirent à ces persécutions par des actes de violence qui, à leur tour, furent suivis d’encore plus d’exécutions d’en haut, et de nouveaux actes de revanche d’en bas. Le public en retint l’impression que la violence est la substance de l’anarchisme, idée repoussée par ses partisans qui estiment qu’en réalité, la violence est utilisée par tout groupe selon que son action est gênée par la répression et que des lois d’exception le rendent hors-la-loi." Kropotkine, comme de nombreux anarchistes, a maintes fois souligné que la violence n’est pas l’anarchisme, au contraire, puisque "il n’y a qu’un seul parti [= mouvement, tendance] qui soit conséquent et qui cherche à supprimer la violence dans les relations entre hommes, en demandant l’abolition de la peine de mort, l’abolition de toutes les bastilles, l’abolition du droit même d’un homme de punir un autre homme. C’est le parti anarchiste". Ceci ne l’empêchait néanmoins pas de prôner l’insurrection violente des masses opprimées contre leurs exploiteurs, mais comme Bakounine, Kropotkine condamne l’usage de la terreur dans le processus révolutionnaire puisque "la Terreur organisée et légalisée, ne sert en réalité, qu’à forger des chaînes pour le peuple. Elle tue l’initiative individuelle, qui est l’âme des révolutions ; elle perpétue l’idée de gouvernement fort et obéi ; elle prépare la dictature de celui qui mettra la main sur le tribunal révolutionnaire et saura la manier, avec ruse et prudence, dans l’intérêt de son parti".
4. La période des attentats (1892-1894)
Les masses ouvrières, et plus encore paysannes, timorées et craintives, lentes à entraîner et lourdes à mouvoir, ne pouvaient s’engager de sitôt dans la voie de la violence systématique prônée par la majorité des anarchistes d’alors. Seuls les plus audacieux, les plus actifs, les plus impatients aussi d’entre les militants avancés en étaient capables ; dès lors, vu leur petit nombre, la révolution salvatrice tant escomptée ne pouvait être que repoussée par les uns, ou préparées par les autres au moyen des attentats individuels. Dans Le Révolté de juin 1886, Jean Grave justifiait ainsi le terrorisme : "Certainement nous ne disons pas que la mort d’un exploiteur diminue le moins du monde l’exploitation, mais nous disons qu’en frappant leurs maîtres économiques les travailleurs prouvent qu’ils commencent à comprendre les vraies causes de leur servitude. Et si la lutte continue sur ce terrain, il est certain qu’au jour de la bataille la foule des affamés marchera contre ceux qui la tiennent au ventre ; c’est à la reprise du capital social qu’elle consacrera ses efforts, ne s’occupant des individus que s’ils sont un obstacle à son émancipation." Pour le terroriste, il s’agissait donc bien d’un acte social et politique : frapper le bourgeois, quel qu’il soit ; montrer par la terreur inspirée par de tels actes le mécontentement des foules, affaiblir, désorganiser la société capitaliste et bourgeoise et préparer les esprits prolétariens à l’affrontement final, à l’ultime chambardement salvateur proposé par les théoriciens insurrectionnels. Après 1894, nombre de théoriciens anarchistes tels Kropotkine, Malatesta et Malato dénoncèrent l’échec des attentats individuels. Contrairement aux espoirs immenses que les gestes de Ravachol et ses émules avaient pu soulever sur le moment parmi les partisans de la voie insurrectionnelle, aucune prise de conscience collective ne s’était produite au sein des masses ouvrières. Pire, la répression qui suivit les attentats (les anarchistes furent pourchassés, arrêtés, guillotinés, obligés de s’expatrier et leurs journaux interdits), loin de constituer le prélude de la révolution sociale, marqua bien plus la fin d’une époque.
La propagande par le fait fut abandonnée avant la fin du siècle sur un plan collectif. Ce changement d’orientation des pratiques du mouvement libertaire a amené la création de nouveaux courants anarchistes. La propagande par le fait fut en effet remplacée pour certains par l’illégalisme, courant anarchiste basé sur la théorie de la "reprise individuelle" légitimant le vol comme instrument de révolte contre l’injustice de la propriété privée. Le plus bel exemple de ce courant est le cambrioleur Alexandre Jacob (1879-1954) qui redistribuait l’argent qu’il avait volé aux organisations anarchistes et aux familles de compagnons emprisonnés. C’est lui qui inspira Maurice Leblanc pour créer le personnage d’Arsène Lupin. D’autres, plus nombreux, participèrent aux organisations syndicales naissantes dans lesquels ils ont joué un grand rôle en y insufflant les pratiques de l’action directe (les grèves sauvages, le sabotage, le boycott, la grève générale, …) et l’indépendance vis-à-vis des organisations politiques. Cette participation aux syndicats a amené la création d’un nouveau courant dans le mouvement anarchiste : l’anarcho-syndicalisme ou syndicalisme révolutionnaire. Ses succès en tant que mouvement de masse ont été considérables. En Espagne, la CNT, syndicat révolutionnaire anarcho-syndicaliste, comptait en 1936 plus d’un million de membres et fut au premier plan à la révolution espagnole dans les années 1936-39 de la guerre d’Espagne, principalement en Catalogne et en Aragon où les anarcho-syndicalistes mirent en place la collectivisation des terres par les paysans et l’autogestion des usines par les ouvriers. L’anarcho-syndicalisme joua également un grand rôle dans d’autres pays d’Europe, comme la France, l’Italie et le Portugal. Mais il n’y a pas qu’en Europe que le syndicalisme révolutionnaire fut un mouvement de masse, en effet, jusque dans les années 30, le mouvement ouvrier des pays d’Amérique Latine était majoritairement anarcho-syndicaliste, surtout en Uruguay et en Argentine.
6. Errico Malatesta (1853-1932)
L’anarchisme insurrectionnel a énormément évolué depuis la période des attentats. On peut le constater par exemple chez le porte-parole italien de l’anarchisme insurrectionnel, Malatesta. Il représente assez bien les conceptions générales de ce courant, au début du XXe siècle. L’anarchisme insurrectionnel ne s’est certainement pas limité à la figure et la pensée de Malatesta mais il est un de ceux à s’être le plus exprimé sur les questions de la place à accorder à la violence dans le mouvement anarchiste, c’est pourquoi il a été choisi pour illustrer les positions plus courantes de ce courant. Une des premières choses que l’on remarque chez Malatesta, est le contraste frappant avec Bakounine, par exemple lorsqu’on lit cet extrait : "Il ne faut pas proposer de tout détruire en croyant qu’ensuite les choses s’arrangeront d’elles-mêmes. (…) Intransigeant envers toute tyrannie et toute exploitation capitaliste, nous devrons être tolérants pour toutes les conceptions sociales qui prévalent dans les divers groupements humains, pourvu qu’ils ne lèsent pas la liberté et le droit d’autrui. Nous devrons nous contenter d’avancer graduellement à mesure que s’élève le niveau moral des hommes et que s’accroissent les moyens matériels et intellectuels dont dispose l’humanité, tout en faisant, bien entendu, tout ce que nous pouvons par l’étude, le travail et la propagande pour hâter l’évolution vers un idéal toujours plus haut." L’idée que la vraie révolution n’est certainement pas liée à la violence est très clairement exposée chez Malatesta : "J’ai plutôt tendance à croire que le triomphe total de l’anarchie viendra moins d’une révolution violente que d’une évolution graduelle" ,. Il souligne fermement que "l’anarchie ne se fait pas de force : le vouloir serait la plus énorme des contradictions". "Les anarchistes sont contre la violence. Tout le monde le sait, poursuit-il. L’idée centrale de l’anarchisme est l’élimination de la violence dans la vie sociale, c’est l’organisation des rapports sociaux fondés sur la libre volonté de tous et de chacun, sans intervention du gendarme. [Étymologiquement : gens d’arme] (…) C’est pourquoi nous sommes contre l’État qui est l’organisation coercitive, violente de la société.". Il ne faut néanmoins pas en conclure que Malatesta soit contre l’usage de la violence, en effet, il considère que "la violence est nécessaire, qu’elle est un devoir, quand elle est défensive et seulement quand elle est défensive". Il faut néanmoins savoir que par défensive, il entend défensive "non seulement contre l’agression physique, directe, immédiate, mais aussi contre toutes ces institutions qui maintiennent, grâce à la violence, les gens en esclavage." On voit donc bien que pour Malatesta, la "révolution doit nécessairement être violente, bien que la violence soit en elle-même un mal". Il doit en être ainsi parce que "la violence révolutionnaire transitoire est le seul moyen de mettre fin à la violence bien plus grande et permanente qui maintient la majorité des hommes en esclavage". Cependant, il affirme également que si cette violence dure trop longtemps, elle risque d’amener une contre-révolution autoritaire, c’est pourquoi il considère lui aussi, qu’il faut éviter d’entretenir la haine et le désir de vengeance une fois les premières transformations accomplies, et qu’il faut absolument circonscrire et limiter la violence. "Moralement, il est évident que l’esprit de haine et de vengeance qui est à la base de toute l’organisation autoritaire de la société ne saurait engendrer l’amour et l’harmonie, et qu’il ne peut donc pas être anarchiste. Politiquement, il est clair qu’il n’est pas possible d’abolir le gouvernement, d’abolir le gendarme si la coexistence pacifique ne devient pas la règle générale. Il y aura certainement des violences et des vengeances, étant donné la haine intense que les fascistes ont suscité contre eux ; mais si elles devaient durer trop longtemps, être plus que de simples cas isolés, déplorables mais inévitables, et devenir quelque chose de systématique, voulu et encouragé par les révolutionnaires, alors la masse du peuple, qui a besoin avant tout de vivre et de travailler en paix, demanderait bientôt un gouvernement fort et appuierait le premier traîneur de sabre qui saurait lui donner la paix en lui enlevant la liberté." En conséquence, Malatesta rejette "la terreur [qui] a toujours été un instrument de tyrannie." Il s’étonne du préjugé couramment répandu chez les révolutionnaires autoritaires selon lequel "si tant de révolutions ont été vaincues et n’ont pas donné le résultat qu’on pouvait escompter, c’est à cause de la bonté, de la "faiblesse" des révolutionnaires qui n’ont pas assez persécuté, pas assez réprimé, pas assez massacré" alors qu’en réalité "tout comme la guerre, la terreur réveille les instincts guerriers ataviques mal recouverts encore du vernis de civilisation, et elle porte aux principaux postes les pires éléments qui existent dans la population. Loin de servir à défendre la révolution, elle sert à la discréditer, à la rendre odieuse aux masses et, après une période de luttes féroces, elle aboutit nécessairement à ce qu’on appelle aujourd’hui la "normalisation", autrement dit la législation et la perpétuation de la tyrannie. Quel que soit le vainqueur, on en arrive toujours à l’établissement d’un gouvernement fort qui assure aux uns la paix aux dépends de la liberté et aux autres la domination sans grands dangers. Certes, la révolution se défend et se développe selon une logique inexorable, mais on ne doit pas et on ne peut la défendre par des moyens qui sont en contradiction avec les fins qu’elle poursuit."
2) Anarchisme non-violent
Alors que parmi les fondateurs de la pensée antiétatique, un bon nombre étaient fermement contre l’utilisation de la violence, tels Godwin, Tucker ou Tolstoï, et que de nombreux militants anarchistes, tels E. Armand, Han Ryner ou Barthélemy De Ligt, se sont élevés dans le passé contre la généralisation de la violence comme méthode révolutionnaire l’anarchisme reste néanmoins toujours dans l’esprit populaire synonyme de violence. Comme l’écrivait Hem Day : "On ne le dira jamais assez, l’anarchisme, c’est l’ordre sans le gouvernement ; c’est la paix sans la violence. C’est le contraire précisément de tout ce qu’on lui reproche, soit par ignorance, soit par mauvaise foi."
1. William Godwin (1756-1836)
L’anglais Godwin, même s’il n’appelle pas anarchisme sa doctrine sur le droit, l’État et la propriété, n’en fut pas moins un des tous premiers à considérer l’État comme une institution juridique contraire au bien-être universel, et la propriété comme le plus grand obstacle au bien-être de tous. Fils d’un pasteur dissident et pasteur lui-même jusque 1787, il embrassa ensuite la profession d’écrivain. Il publia de nombreux écrits sociaux, d’économie, d’histoire, de philosophie ainsi que des contes et des livres pour la jeunesse. C’est en 1793, pendant la révolution française (vis-à-vis de laquelle il était très critique), qu’il publie son œuvre principale Recherche sur la justice en politique et sur son influence sur la vertu et le bonheur de tous. Cet ouvrage, bien que tombé dans l’oubli par la suite, a eu un profond impact sur le mouvement ouvrier anglais de l’époque, à tel point que les travailleurs formaient des sociétés de plusieurs centaines de membres pour acheter un exemplaire en commun et se le passer de mains en mains. Godwin était contre toute violence car "la force des armes sera toujours suspecte à notre entendement car les deux partis peuvent l’utiliser avec la même chance de succès. C’est pourquoi il nous faut abhorrer la force. En descendant dans l’arène, nous quittons le sûr terrain de la vérité et nous abandonnons le résultat au caprice et au hasard. La phalange de la raison est invulnérable : elle avance à pas lents et sûrs et rien ne peut lui résister. Mais si nous laissons de côté nos thèses et si nous prenons les armes, notre situation change. Qui donc, au milieu du bruit et du tumulte de la guerre civile peut présager du succès ou de l’insuccès de la cause ? Il faut donc bien distinguer entre instruction et excitation du peuple. Loin de nous l’irritation, la haine, la passion ; il nous faut la réflexion calme, le jugement sobre, la discussion loyale." La doctrine de Godwin est réformiste dans la mesure où pour réaliser le changement, Godwin souhaite convaincre les hommes et pense que tout autre moyen doit être rejeté, il nie la nécessité de la révolution puisque pour lui, les oppresseurs finiront par réaliser leur erreur et la vérité finira par triompher en s’imposant d’elle-même à l’adversaire. Il croyait en la "souveraine force" qu’est la persuasion et d’elle seule, il attendait la réalisation des changements réclamés par l’humanité souffrante. "Après tout, on ne peut oublier que si révolution et violence ne sont pas en connexion nécessaire, la révolution et la violence ont trop souvent été contemporaines de grands changements de système social. (…) Le devoir donc, des hommes éclairés, est de retarder les révolutions quand ils ne peuvent les empêcher. Il est raisonnable de croire que, plus tard elles se produisent, plus les vraies notions politiques sont comprises et moindres sont les inconvénients attachés à la révolution." Godwin rejette donc principalement la révolution car il craint la violence qui lui est si souvent rattachée. Selon lui, ceci est dû au manque de préparation des esprits pour la transformation sociale et politique correspondante, c’est cette préparation qu’il considère comme le vrai travail du réformateur social. Il se refuse néanmoins à condamner sévèrement l’ardeur révolutionnaire des peuples : "Les hommes qui s’irritent contre la corruption et s’impatientent de l’injustice, et qui, par cet état d’esprit, favorisent les fauteurs de révolution, ont toutefois pour leurs erreurs une noble excuse : c’est l’excès d’un sentiment vertueux." Pour bien comprendre la position de Godwin et sa cohérence interne, il faut savoir qu’il considérait surtout comme un malentendu "de supposer que, parce que nous n’avons pas de commotions populaires et de violences, la génération où nous vivons ne bénéficiera pas de nos principes politiques".
2. P.-J. Proudhon (1809-1865)
Proudhon, le père de l’anarchisme et l’un des principaux fondateurs du socialisme, tenait une position assez semblable à celle de Godwin sur la violence : "Malgré les violences dont nous sommes témoins, je ne crois pas que la liberté ait besoin désormais pour revendiquer ses droits et venger ses outrages, d’employer la force, la raison nous servira mieux ; la patience comme la Révolution, est invincible !" "Une révolution est une explosion de la force organique, une évolution de la société du dedans au dehors ; elle n’est légitime qu’autant qu’elle est spontanée, pacifique (…) Il y a une tyrannie égale à la réprimer comme à lui faire violence." Il est classé dans les anarchistes réformistes car, bien qu’il souhaite la révolution sociale, il préconisait pour la réaliser des moyens sans rupture avec le droit établi. Par exemple, en 1848, il fut élu député à la Constituante. Et en 1849, il créa la "Banque du peuple", sorte de caisse mutuelle fonctionnant en-dehors de toute commandité d’État. Proudhon voulait éviter l’expropriation violente et prônait la multiplication des associations ouvrières de production (seul moyen selon lui d’écarter, à la fois, le capitalisme privé et la nationalisation étatique) grâce au crédit gratuit que la Banque du Peuple leur consentirait. "Nous ne devons pas poser l’action révolutionnaire comme moyen de réforme sociale, parce que ce prétendu moyen serait un appel à la force, à l’arbitraire, bref une contradiction. Je me pose ainsi le problème : faire rentrer dans la société, par une combinaison économique, les richesses qui sont sorties de la société par une autre combinaison économique. Or je crois savoir le moyen de résoudre à court délai, ce problème. Je préfère donc faire brûler la propriété à petit feu, plutôt que de lui donner une nouvelle force en faisant une Saint-Barthélemy de propriétaires." Je ne m’attarderai pas plus longtemps sur Proudhon car si sa pensée est d’une richesse exceptionnelle, sa pensée est tellement multiforme, voire contradictoire, qu’il est possible de lui faire dire des choses très diverses. Proudhon voulait le socialisme et la liberté, la justice sociale et la démocratie ; à cette fin il explora toutes les directions possibles, tant pratiques, que théoriques, ce qui a naturellement amené l’apparition de contradictions dans sa pensée.
En 1915, le français Pierre Piller arrive à Barcelone, il a déserté et a préféré l’exil à la guerre. En Espagne, il entre en étroit contact avec les milieux libertaires espagnols et écrit avec une certaine régularité dans leurs journaux. En 1921, il part à Moscou avec la délégation de la CNT assister au Congrès constitutif de la IIIe internationale des syndicats rouges, c’est à partir de cette époque qu’il utilise le pseudonyme de Gaston Leval. Il met tous ses efforts et toute son éloquence pour convaincre les autres délégations à prendre position sur les déportations et les emprisonnements massifs des militants anarchistes en Russie. En 1924, il s’embarque pour l’Amérique latine et se rend en Argentine ; à partir de cette époque, il devient un des principaux théoriciens du mouvement libertaire espagnol et publie de nombreux livres. Après avoir participé à la révolution espagnole et subi la victoire de Franco, il rejoint la France et passe deux ans dans les prisons du gouvernement de Vichy. Il collabore ensuite au Libertaire, et fonde en 1951 les Cahiers du socialisme libertaire. Gaston Leval partage la même analyse de l’État que tous les penseurs antiautoritaires : "L’État apparaît dans l’histoire comme le résultat du droit du plus fort, de la violence, de la barbarie. Un État qui ne s’appuierait pas sur le glaive serait une contradiction. L’État c’est la guerre au-dehors et l’oppression à l’intérieur". Mais il n’est pas un partisan de la destruction pure et simple de l’État car, pour lui, l’État "déploie, dans la société actuelle, certaines activités utiles, ou qui peuvent être considérées comme telles" et "il ne s’agit donc pas de simplement le détruire - ce qui serait employer une technique de combat contre-indiquée - mais de le remplacer quand son rôle est utile. Nous sommes des constructeurs plus que des destructeurs". L’accaparement de certaines activités socialement utiles par l’État est très important car il lui permet d’asseoir sa légitimité et d’étendre sa domination. C’est avec l’État-providence que cet accaparement acquiert son caractère le plus pervers. "Cela lui est facile et ne fait qu’augmenter son pouvoir. Car il accapare de plus en plus les rouages de la machine sociale, et veille à sa façon à l’ensemble des intérêts qui s’y coudoient ou s’y combattent. (…) L’État en soi, monarchique, républicain ou socialiste, entité dominatrice et dévorante dont l’appétit est insatiable, fut toujours le "monstre froid qui mord avec des dents volées" que dénonçait Nietzsche. (…) Le monstre insatiable (…) n’a pas plutôt pris conscience de sa force et de ses possibilités qu’il commence à étendre son pouvoir, ses attributions et ses abus. Il devient sa propre raison d’être, et c’est cela, plus que l’intérêt pour la société, qui explique sa participation aux affaires économiques et financières ; cela et sa volonté de domination politique aussi absolue que possible." Pour Leval, la violence a trop souvent été justifiée au nom de l’anarchie et il ne croit pas que la lutte armée soit un moyen adéquat pour amener le socialisme libertaire : "Nous ne préconisons pas la lutte armée contre la pire force d’oppression et d’exploitation de l’histoire et qui, au sein de chaque nation, dispose de moyens d’extermination incomparablement supérieurs à ceux dont peut disposer la population. (…) Car c’est se placer sur son terrain, favoriser son jeu et donner à la lutte le caractère de violence qui lui convient. Les inconscients qui rêvent d’une révolution universelle sont, de plus, des irresponsables qui ne tiennent compte d’aucune leçon universelle. Ils nous conduiraient à un nouvel esclavage pire que le régime détruit, comme le prouve l’expérience bolchévique. Il faut plus d’héroïsme pour se battre avec les moyens civils. L’action constructive créatrice que préconisaient les grands libertaires qui eurent comme nom Godwin, Proudhon et Tolstoï, à laquelle se rallia Bakounine sur le tard de sa vie, et que nous avons vu triompher avec Gandhi en Inde, cette action créatrice, disons-nous, est la seule qui peut aboutir à des résultats positifs." Gaston Leval peut être considéré comme anarchiste réformiste car à la fin de sa vie il soutenait qu’étant donné le degré de développement des sociétés capitalistes et la complexité de leur organisation non seulement dus à l’action de l’État-providence mais également à l’interdépendance économique mondiale, le peuple n’est pas préparé à faire la révolution et à transformer la société dont le plus souvent il ne voit même pas la nécessité. Leval ne voit pas d’autre solution "que celle des réalisations partielles, sans détruire l’organisme économique capitaliste".
Avant de passer aux grands penseurs de l’anarchisme rénitent, les deux éléments fondamentaux sur lesquels la résistance et la révolution non-violentes s’articulent : 1° une analyse de la nature du pouvoir : la servitude volontaire des peuples, due à Étienne de La Boétie. 2° une méthode d’action directe : la désobéissance civile, pratiquée et théorisée par Henry David Thoreau (Il existe en fait bien d’autres formes d’actions directes non-violentes que la désobéissance civile mais à condition de prendre ce terme dans un sens assez large, elles peuvent pour la plupart être considérées comme des formes variées de cette dernière). Bien que n’étant pas des anarchistes au sens strict (ce serait anachronique), La Boétie et Thoreau sont présentés dans cette section réservée aux anarchistes rénitents car ils ont grandement influencés ce courant du mouvement libertaire.
Meilleur ami de Montaigne, celui dont il a dit qu’il l’aimait "parce que c’était lui, parce que c’était moi", La Boétie est principalement connu pour son Discours de la servitude volontaire dont l’originalité reste toujours aussi grande aujourd’hui. La philosophie politique du XVIe siècle est profondément marquée par la pensée de Machiavel (que La Boétie a beaucoup lu). Machiavel (1469-1527) est le premier à avoir esquissé une théorie de l’État (distinct de la cité ou de l’empire). Il a lié sa fondation et son maintien à la violence. Il fonde son analyse sur une vision profondément pessimiste de la nature humaine, "les hommes sont méchants", dit-il. Dans les Discours sur la première décade du Tite-Live, il tente de démontrer comment l’État n’a d’autre fonction que de retourner la méchanceté des hommes contre elle-même pour engendrer l’ordre politique et les valeurs de la vie en commun, il fonde donc le pouvoir politique sur la violence. Du point de vue de Machiavel, la violence du fondateur de l’État légitime ne se distingue de la violence du tyran que sur ce point : le tyran agit en vue de son égoïsme, le fondateur en vue d’instituer un intérêt public. Étienne de La Boétie sait autant que Machiavel que l’État consiste en méchanceté, agression, violence, mensonge, …, mais il ne dit pas qu’ils se convertissent en un ordre générateur de valeurs (et c’est en cela qu’il est le seul auteur authentiquement antimachiavélien du XVIe siècle). Par un mouvement d’une hardiesse géniale, il ne perd pas son temps à questionner le tyran sur ses commencements, il porte son attention non sur le tyran mais sur les sujets, privés de leur liberté : comment peut-il se peut faire que "tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquefois un tyran seul, qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent" ? L’originalité de la thèse soutenue par La Boétie, c’est de nous prouver que contrairement à ce que beaucoup s’imaginent, la servitude soit forcée alors qu’elle est toute volontaire. Combien, sous les apparences trompeuses, croient que cette obéissance soit obligatoirement imposée. Pourtant comment concevoir autrement qu’un petit nombre contraint l’ensemble des autres citoyens à obéir aussi servilement ? En fait, tout pouvoir, même quand il s’impose d’abord par la force des armes, ne peut dominer et exploiter durablement une société quelconque sans la collaboration - active ou résignée - d’une partie notable de ses membres. "Il n’est pas croyable comme le peuple, dès lors qu’il est assujetti, tombe si soudain en un tel et si profond oubli de la franchise [= liberté], qu’il n’est pas possible qu’il se réveille pour la ravoir, servant si franchement et tant volontiers qu’on dirait, à le voir, qu’il a non pas perdu sa liberté, mais gagné sa servitude. Il est vrai qu’au commencement on sert contraint et vaincu par la force ; mais ceux qui viennent après servent sans regret et font volontiers ce que leurs devanciers avaient fait par contrainte." Ce sont "les peuples mêmes qui se laissent ou plutôt se font gourmander, puisqu’en cessant de servir ils en seraient quittes ; c’est le peuple qui s’asservit, qui se coupe la gorge, qui, ayant le choix ou d’être serf ou d’être libre, quitte la franchise et prend le joug, qui consent à son mal, ou plutôt le pourchasse." L’association paradoxale des termes de servitude et de volontaire éclaire d’une lumière nouvelle le problème du consensus à la base de l’État : "Ce dernier n’exprime plus la paix conquise dans un État fort, il signifie l’abaissement de l’homme et de ce qui fait la dignité de l’homme, la liberté. La violence reste la violence même si les violentés y consentent car ils n’y consentiraient s’ils étaient restés pleinement humains. Par le oui qui semble un dernier effet de leur liberté, ils avouent au contraire leur déchéance." Voilà qui contredit l’optimisme de Machiavel et tous ses successeurs qui voudront fonder la légitimité de la violence étatique. C’est donc au traité de La Boétie que feront échos plus tard les critiques anarchistes de l’État. Mais Étienne de La Boétie ne se contente pas de dénoncer, il propose également une issue à la tyrannie. Puisque, selon lui, " ce ne sont pas les bandes de gens à cheval, ce ne sont pas les compagnies de gens de pied, ce ne sont pas les armes qui défendent le tyran" mais bien le peuple qui s’asservit lui-même par sa docilité, il devrait être possible de se libérer du joug de l’oppresseur sans la force des armes. Il affirmait que ce tyran, "il n’est pas besoin de le combattre, il n’est pas besoin de le défaire, il est de soi-même défait" à condition "que le pays ne consente à sa servitude". "De tant d’indignités, que les bêtes mêmes ne les souffriraient point, vous pouvez vous en délivrer si vous essayez, non pas de vous en délivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez résolus de ne servir plus et vous voilà libres, je ne veux pas que vous le poussiez, ou ébranliez : mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez comme un grand colosse, à qui on a dérobé la base, de son poids, de soi-même, fondre en bas et se rompre." Il fut ainsi un des premiers à prétendre qu’il était possible de résister à la misère et à l’oppression autrement que par la violence et le meurtre ; et c ’est sur une analyse semblable de la servitude volontaire des peuples que se baseront les successeurs de la pensée non-violente. Ils retiendront de La Boétie que la domination ne dépend pas uniquement de la violence que les opprimés subissent mais aussi de l’obéissance qu’ils consentent. Donc une stratégie de résistance non-violente est possible, en organisant collectivement le refus d’obéir ou de collaborer.
2. Henry David Thoreau (1817-1862)
Écrivain américain, il a ouvert le chemin de la non-violence sociale par la désobéissance civile. Celle-ci peut être définie comme la violation pacifique et délibérée de certaines loi, décrets, règlements, ordonnances de la police ou de l’armée, … Il s’agit habituellement de lois que l’on considère comme immorales en elles-mêmes, injustes ou tyranniques. Cependant, des lois peuvent parfois être enfreintes pour symboliser l’opposition à des pratiques du gouvernement sur un plan plus général. Thoreau écrit lui-même : "Les raisons de la désobéissance civile sont variées. Elle peut être pratiquée à contrecœur par des personnes qui ne désirent pas troubler l’ordre établi, mais désirent seulement rester fidèles à leurs convictions. Elle peut être entreprise dans le but limité de changer une politique ou un règlement que l’on considère injuste. Elle peut être employée en même temps que d’autres actions non- violentes, dans les temps de troubles et d’agitation politique, comme un substitut de la révolution violente, avec comme objectif de miner, paralyser et désintégrer un régime que l’on considère comme injuste et tyrannique." Thoreau ne fut pas un simple théoricien puisqu’il appliqua ces idées en refusant de payer l’impôt en1846 par protestation contre la guerre du Mexique, il fut alors brièvement emprisonné. En publiant son essai sur la désobéissance civile en 1848, il fit alors preuve d’une opposition radicale vis-à-vis de l’État américain: "Ce n’est pas à cause d’un article particulier de ma feuille d’impôt que je refuse de payer. Je désire simplement refuser allégeance à l’État, m’en retirer et rester effectivement séparé de lui. Je ne me soucie pas de suivre à la trace la course de mon dollar, si tant est que je puisse faire, jusqu’au moment où il achète un homme ou un fusil pour tuer quelqu’un - le dollar n’y est pour rien – mais je prends intérêt à suivre les effets de mon obéissance civile." La pensée de Thoreau est très certainement à caractère antiétatique, pour preuve cet extrait : "C’est de tout cœur que je souscris à la maxime selon laquelle "le meilleur des gouvernements est celui qui gouverne le moins", maxime que j’aimerais voir suivie d’effet de manière plus rapide et plus systématique. Si l’on pousse le raisonnement à l’extrême, on finit par en arriver à l’idée suivante, à laquelle je crois aussi, que "le meilleur gouvernement est celui qui ne gouverne pas du tout". D’ailleurs, lorsque les hommes y seront prêts, ils connaîtront une telle forme de gouvernement. (…) Nombreuses et de poids sont les objections qu’on a pu formuler à l’encontre d’une armée permanente, elles doivent également prévaloir ici et être invoquées contre le gouvernement permanent." Malgré tout cela, Thoreau ne peut être considéré comme un anarchiste, cet extrait le montre bien : "Néanmoins, pour m’exprimer de façon concrète, en citoyen et non à la façon de ceux qui se proclament hostiles à toute forme de gouvernement, je ne réclame pas sur-le-champ sa disparition mais son amélioration immédiate." On voit que c’est un personnage multiple, souvent contradictoire. Certains ont vu en lui un penseur de la non-violence (il a en effet grandement influencé ce courant puisque Gandhi et Martin Luther King furent de fervents admirateurs de son essai sur la résistance au gouvernement). Mais à nouveau, ce serait commettre une erreur puisque, en1859, il prit violemment parti pour l’anarchiste abolitionniste John Brown récemment condamné à mort car il venait, dans un geste désespéré, de s’attaquer à l’arsenal de Harper’s Ferry ; Thoreau justifia alors le recours à la violence insurrectionnelle.
3. Anselme Bellegarrigue (~1823-??)
Souvent ignoré par les historiens, Bellegarrigue est inséparable de l’histoire du mouvement libertaire dont il est un des principaux précurseurs, ne serait-ce que pour avoir créé en 1850 L’Anarchie, journal de l’ordre, qui ne connu hélas que deux numéros. On ne connaît que peu de choses de sa biographie. Né dans le Sud-Ouest de la France, on le retrouve fin 1846 en Amérique du Nord, il reviendra ensuite en France pour participer au renversement du pouvoir en février 1848. Puis nulle trace de lui jusqu’à la parution de la brochure Au fait, au fait ! ! Interprétation de l’idée démocratique dans laquelle la plupart des principes antiautoritaires sont énoncés. Il participe ensuite à la rédaction d’un quotidien, un article lui valant d’être poursuivi par le gouvernement. Il publie alors le journal L’Anarchie. On ne sait plus rien de lui après, sauf qu’à un moment ou à un autre il quitte la France pour l’Amérique centrale. Bellegarrigue fustigea violemment les partis, "vermines des nations", considérant qu’ils étaient responsables de la déviation autoritaire et centralisatrice de la révolution de 1848, qu’il ne nomme d’ailleurs pas ainsi car pour lui "une Révolution doit être la ruine non pas d’un gouvernement, mais du gouvernement" alors que "l’évolution de 1848 n’a été que la consolidation de ce qu’il s’agissait de détruire." Pour ce fédéraliste, le centralisme est l’héritier direct de la monarchie et contraire à l’essence de la démocratie puisque la démocratie est "le gouvernement de soi par soi-même", le self-government, c’est-à-dire l’anarchie." "La démocratie ne consiste pas à faire gouverner toutes les communes par une commune, tous les individus par un ou plusieurs individus, elle consiste à laisser chaque commune et chaque individu se gouverner sous leur propre responsabilité. (…) La tyrannie vient de la centralisation communiste ou monarchique, la liberté individuelle est dans la municipalité ; la municipalité est essentiellement démocratique." Il s’explique sur le choix du terme anarchie que l’on assimile au désordre et à la guerre civile alors que "l’anarchie c’est l’ordre" et que "le gouvernement c’est la guerre civile". Ce malentendu provient de ce que "l’histoire a appelé anarchique l’état d’un peuple au sein duquel se trouvaient plusieurs gouvernements en compétition" alors que l’anarchie est l’absence de gouvernement. "L’anarchie antique a été effectivement la guerre civile et, cela, non parce qu’elle exprimait l’absence, mais la pluralité des gouvernements." Par contre, dès lors qu’un gouvernement est fondé : "Vous ne pouvez point faire que, de cette inégalité, ne surgisse tôt ou tard un conflit entre le parti des privilégiés et le parti des opprimés. En d’autres termes, un gouvernement étant donné, vous ne pouvez pas éviter la faveur qui fonde le privilège, qui provoque la division, qui crée l’antagonisme, qui détermine la guerre civile." Belleguarrigue exprima très clairement et avec force la notion clé de servitude volontaire : "Vous avez cru jusqu’à ce jour qu’il y avait des tyrans ? Et bien ! vous vous êtes trompés, il n’y a que des esclaves : là où nul n’obéit, personne ne commande.", ainsi que celle de désobéissance civile : "le démocrate n’est pas de ceux qui commandent, car il est celui qui désobéit." Il élabora toute une stratégie du "refus de concours" et de "grève politique" qui devait être capable de vaincre le régime le plus puissant "par l’abstention et l’inertie". Bellegarrigue rejetait les insurrections armées car il les accuse d’avoir toujours été "des jongleries sanglantes qui, sous le titre pompeux de révolutions, dissimulent l’impertinence de quelques valets pressés de devenir des maîtres" : "Je ne crois point à l’efficacité des révolutions armées et, cela, pour une raison bien simple, c’est que je ne crois point à l’efficacité des gouvernements armés. Un gouvernement armé est un fait brutal car il n’a pour principe que la force. Une révolution armée est un fait brutal, car elle n’a d’autre principe que la force. (…) Tant qu’un gouvernement, au lieu d’améliorer la condition des choses, n’améliorera que la condition de quelques personnes, une révolution, terme inévitable de ce gouvernement, ne sera qu’une substitution de personnes au lieu d’être une conversion de choses. (…) Quand le peuple aura bien compris la position qui lui est réservée dans ces saturnales qu’il paie, quand il se sera rendu compte du rôle ignoble et stupide qu’on lui fait jouer ; il saura que la violence est l’antipode du droit ; et, une fois fixé sur la moralité et les tendances des partis violents, qu’ils soient d’ailleurs gouvernementaux ou révolutionnaires, il fera sa révolution à lui, par la force unique du droit : la force d’inertie, le refus de concours. Dans le refus de concours se trouve l’abrogation des lois sur l’assassinat légal et la proclamation de l’équité." On voit que pour Belleguarrigue, les insurrections reproduisent essentiellement le schéma gouvernemental : "L’opposition insurrectionnelle se trouve avoir exactement le même caractère que l’opposition parlementaire, en ce sens qu’elle affirme la tutelle au lieu de la nier, qu’elle nie la Révolution au lieu de l’affirmer, seulement, dans l’enceinte d’une assemblée, l’opposition ne confirme que le principe gouvernemental, tandis que, dans la rue, elle confirme le fait." ; et donc pas plus que la politique, l’insurrection n’apparaît à ses yeux comme un moyen révolutionnaire.
Tolstoï n’est pas seulement le grand écrivain dont les romans sont traduits dans le monde entier, il est aussi un des premiers a comprendre que seule la non-violence peut s’opposer de manière acceptable à la violence de l’armée, de l’État et des Églises. Tout le domaine de son œuvre concernant cette question est depuis longtemps occulté, comme en témoigne encore aujourd’hui la totale absence en librairie de ses écrits philosophiques, religieux et politiques. Tolstoï n’a jamais employé le terme "non-violence" puisque celui-ci a été forgé plus tard par Gandhi, pour parler du refus de la violence il parlait de "non-résistance au mal par la violence" qu’on a très souvent remplacé par "non-résistance au mal", ce qui est tout à fait erroné | |||||||||||||||||||||