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![]() L’esprit black-block
Je vous envoie un petit quelque chose, rapidement écrit, mais qui je l’espère permettra de mieux expliciter deux ou trois choses qui me paraissent fondamentales dans l’approche de l’esprit black-block. Je ne suis pas certain que ce que je vais dire soit franchement original, et je dois avouer aussi, je n’ai jamais participé à un tel phénomène. Mais je me permet d’en parler, car j’ai été troublé en parcourant quelques pages sur le net combien la distance pouvait être grande entre la représentation qu’avaient du black-block ceux qui n’en avait « qu’entendu parlé » et ceux qui y participaient, ou au moins avaient compris ce que c’était. Je suis bouddhiste, et si je me permets de l’affirmer, c’est parce que je suis né dedans et que j’ai fait plus que lire quelques bouquins sur le sujet. Attention, je suis loin de me présenter comme une autorité (beurk) dans le domaine, je veux simplement vous « rassurer », vous dire que je parle en connaissance de cause. Bouddhiste, je suis donc résolument non-violent, et pourtant je veux proposer une analyse qui soit un argument en faveur des black-blocks, s’ils avaient seulement besoin qu’on les défende… N’en déplaise à certain(e)s, leur « violence » n’est pas à mes yeux le débat le plus intéressant que l’on puisse entamer à ce sujet ! Je ne tiens pas à faire un amalgame douteux ou proclamer qu’il faut être bouddhiste pour comprendre le black-block, mais je pense sincèrement que des éléments de philosophie bouddhiste, de philosophie de l’esprit et de théorie des systèmes dynamiques peuvent sérieusement aider à mettre à jour l’aspect profondément original et exceptionnel de la chose. Ce que je vais raconter n’est que mon point de vue, une façon nécessairement parcellaire, d’entamer une réflexion. Je ne prétend pas avoir tout compris des black-blocks, mais pourquoi ne pas partager ma pensée et la soumettre à la critique ? On présente généralement le black-block comme un évènement ou un phénomène, et je privilégierai le second terme, car en phénoménologie bouddhiste, on considère tout phénomène comme impermanent, car composé (d’agrégats), et ce, selon une loi de cause à effet. Or, je cite : « Un black-block, c'est un ensemble d'individus ou de groupes affinitaires, qui se regroupent de manière spontanée ou organisée à un moment donné, à l'occasion de manifestations ou actions politiques. » Pour ma part, j’espère que vous comprendrez que je ne peux m’empêcher de faire le parallèle ! Le gros problème, c’est qu’à un niveau très grossier, les média et l’ensemble de la population perçoivent le black-block comme une organisation, une entité propre, avec ses « membres » plutôt que de simples participants : le black-block devient quelque chose de solide, de constitué, de permanent plutôt que transitoire. Chaque participant devient un « black-block », que l’on peut sommer avec ses petits camarades, comme on ajoute le citoyen au citoyen, l’électeur à l’électeur pour obtenir des ensembles tels que l’Etat, l’Electorat… Pourquoi une telle confusion ? Le philosophe de l’esprit Daniel Denett, a introduit la notion de posture intentionnelle (« intentional stance »), qui est somme toute une notion assez intuitive. Pour faire simple, l’idée, c’est que l’on ne peut s’empêcher d’attribuer à autrui des attentes, des croyances ou désirs, certaines représentations des choses, etc., bref, une subjectivité. Or, cet « autre » peut aussi bien être une personne, qu’un animal, qu’un groupe de personne, qu’une institution, ou même une chose (un peu comme quand on frappe, par réflexe, le coin de table sur lequel on s’est cogné pour le « punir »). Un exemple courant concerne les élections : plutôt que de considérer celles-ci comme une méthode de prise de décision pour la collectivité, on parle de « l’Electorat qui a exprimé son mécontentement… » ou encore quand un Etat « décide » « d’attaquer » un autre Etat. La grosse escroquerie, c’est quand un individu confisque cette subjectivité (rappelez-vous : « L’Etat, c’est moi ! »), ce qui a encore lieu aujourd’hui à travers ce que l’on appelle « la démocratie représentative ». Remarquez que le mot même de démocratie trahit cet état d’esprit : « le pouvoir au peuple », mais qui est ce peuple ? Afin de résoudre le problème, une approche est de s’efforcer à ne pas analyser des groupes, des institutions de la même manière que des individus. C’est ce qu’on a fait pendant longtemps. Une autre façon de faire, c’est d’assumer le fait que les individus ne sont pas les seuls détenteurs de subjectivité, et de chercher alors des méthodes d’analyse qui supportent d’être étendues à différents niveaux (individuels et collectifs). Or cette dernière approche est extrêmement féconde à l’heure actuelle, et encouragée car elle permet aux sciences sociales de rejoindre le champ des sciences cognitives (qui rassemblent déjà psychologie, philosophie, informatique, linguistique,… tout ce qui touche à l’esprit, au comportement, au savoir, à l’intelligence…). De surcroît, venant de la physique, il existe une méthode qui permet de lier tout ça ensemble : c’est la théorie des systèmes dynamiques (non-linéaires), popularisée sous le nom de « théorie du chaos », tadaaaa ! Cette théorie permet de rendre compte de phénomènes tant au niveau intra-cérébral (réseaux de neurones), qu’individuel ou collectif. Pour vous faire plaisir, sachez qu’on parle aussi de système « auto-organisés » ou de systèmes « autonomes ». Là où ça devient intéressant, c’est que le black-block est relativement lié au concept de TAZ (zone autonome temporaire) d’Hakim Bey, qui fonde une bonne partie de sa réflexion sur la théorie du chaos justement. Comme le sieur Hakim en parle plus ou moins en termes poétiques (comme c’est hélas souvent le cas) je vais essayer d’expliquer ce que ça peut à avoir avec le black-block. Mais d’abord, qu’est-ce qu’un système dynamique ? Un système dynamique simple peut être par exemple un bête pendule (une masse au bout d’un fil). Si vous écartez légèrement ce pendule de sa position d’équilibre, il va osciller gentiment autour de la verticale avant de s’y immobiliser à nouveau au bout d’un petit moment : on dira que cette position est un attracteur. Un attracteur est un état vers lequel se dirige un système, en général pour y rester : en effet, si le système s’en écarte, par définition, il va y être attiré de nouveau (comme notre pendule). Par contre, il peut exister pour un même système différents attracteurs, de « force » différentes, et le système va passer de l’un à l’autre si on lui fourni assez d’énergie. Statistiquement, le système fini par atteindre l’attracteur final, le plus « puissant », après être passé par les autres. Certains se plaisent à dire que pour les vivants, la mort est l’exemple d’un tel attracteur. Un type de système dynamique qui est pas mal étudié sont les systèmes composés de nombreux éléments dit « microscopiques », comparables entre eux, avec chacun son comportement. Du point de vue de l’ensemble, « macroscopique », pendant un temps on n’observe rien : chaque élément microscopique à l’air de mener sa vie indépendamment des autres, et vue d’en haut, franchement, ça a bien l’air d’être le bordel. Sauf que, dans certaines conditions, peuvent apparaître des comportements d’ensemble : les éléments microscopiques se sont-ils concertés pour changer et régler chacun leur comportement sur celui de tous les autres, pour former une unité à un niveau macroscopique ? Que nenni. Chaque élément se comporte individuellement toujours de la même façon (selon les mêmes lois), mais dans des conditions différentes, ce qui fait que l’on a l’impression que quelque chose, une organisation apparaît, alors qu’intrinsèquemment rien n’a changé. S’il est vrai qu’une organisation peut « émerger » à certains moments, il n’y a pas vraiment de différence de nature entre le bordel et l’organisation. Et surtout personne n’est intervenu de l’extérieur (ou de l’intérieur) pour dire à chaque élément ce qu’il avait à faire. Je pense que c’est à cela que Hakim Bey fait allusion quand il dit : « En fait la théorie du chaos, telle que je la comprends, prédit l'impossibilité de tout Système de Contrôle universel. » En disant les choses simplement, les états organisés sont associés à des attracteurs pour le système, ils ne viennent pas d’en dehors ou d’un point précis. Pour être complet, il faudrait parler aussi de la sensibilité aux conditions initiales, mais je pense que tout le monde aura entendu parler du coup d’aile de papillon en Nouvelle-Zélande qui provoque une tempête à New-York… Il existe des arguments assez techniques pour justifier en quoi certains systèmes dynamiques peuvent êtres des modèles de systèmes autonomes qui supportent assez bien la subjectivité dont nous avons parlé. Mais ce que nous avons dit suffit pour retenir que l’on peut traiter du comportement collectif à l’aide des comportements individuels, tout en conservant la rupture entre individu et collectif, et même en pensant l’inexistence dans l’absolu du collectif… Arrivés là, des chercheurs comme F. Varela se sont mis à parler de « sois sans soi ». En effet, si l’on pense à nous-même comme des ensembles cellulaires, et que nos comportements coïncident avec les attracteurs des systèmes que constituent ces ensembles, on peut considérer que ce que nous prenons pour un soi permanent n’est qu’une émergence dans des conditions particulières. Il est vrai que Varela a été très influencé par la philosophie bouddhiste (il l’a même revendiqué) : on trouve une résonance certaine avec le concept de non-soi. Le non-soi (anatman) n’est pas un nihilisme, c’est dire en fait que le « je » n’existe pas de manière indépendante et permanente. Il s’agit d’une succession d’instants de conscience qui sont produits par une cause dans des conditions données. Que ces phénomènes de conscience s’inscrivent dans une continuité, et nous croyons en la permanence d’un phénomène unique qui serait le « soi ». Une métaphore courante est la succession des images sur la pellicule d’un film qui nous donne l’illusion d’une unité et d’une permanence. Mais si le « moi » n’existe pas, il est indéniable que le « moi » n’est pas le « toi », que l’on peut s’adresser à « moi » en tant que « moi » : j’existe au niveau relatif, mais dans l’absolu, si je cherche il n’y a rien de solide à quoi je puisse identifier le « je ». Dans l’absolu, le « je » comme les phénomènes sont vides en essence. Le bouddhisme dit qu’un obstacle au bonheur est la non-reconnaissance de cette sorte d’instantanéité du soi, la non-reconnaissance de sa nature vide. On peut étendre cette critique aux institutions. Qu’est ce que le césarisme de l’Etat que dénonçait Bakounine par exemple ? Une croyance en un Etat absolu, souverain, permanent, qui pour conforter son existence ne peut que s’étendre et agresser ses voisins, opprimer ses citoyens qui le composent pourtant. Il prend une existante propre, indépendante, impression que l’on entretient en ignorant sa nature vide, en tant que manifestation composée (par nous) et dépendante. Et il se trouve toujours quelques âmes bien intentionnées pour confisquer au nom du « devoir » ou du « droit » cette existence vide. Il en est de même des partis, des syndicats, de l’armée, de l’école… etc. Et ce que je trouve absolument génial avec le black-block (ou silver, pink…) est qu’il s’agit justement d’un phénomène collectif qui a conscience de son propre « vide », ce qui ne l’empêche pas d’être efficace à un niveau relatif. Je pense sincèrement que c’est une première dans l’histoire de l’humanité ! Mais vraisemblablement, la reconnaissance de cette nature « vide » n’est pas partagée par tout le monde. Comme pour les autres phénomènes collectifs, les gens peu avertis y calquent une existence solide, permanente, une entité à laquelle doivent se soumettre ses composantes, alors qu’en réalité, c’est l’inverse qui se produit : c’est le black-block qui procède de ses participants. En théorie (j’ai pas expérimenté la pratique, mais j’ai l’impression que ça marche) le black-block est la preuve que structurellement, on peut arriver à bâtir une entité collective qui ne dévore pas ses géniteurs. Je considère le black-block comme le développement naturel de l’inspiration anar, et une véritable réalisation. Un dernier mot sur la violence quand même. Dans le bouddhisme on considère que la violence vient de ce que le moi tient absolument à se convaincre de sa solidité, et de celle du monde paranoïaque qu’il se construit. Naturellement, vu qu’il est « vide » (inexistant en ce sens qu’il n’est pas autogène) tout tend à prouver au « moi » qu’il n’est qu’une illusion. Donc le « moi » prend tout pour une agression vu qu’à son sensà lui, il existe. D’où l’agressivité. La violence de l’état s’explique facilement de la même manière. Celle supposée du black-block s’explique par contre difficilement par ce biais. Le black-block n’a pas peur de « mourir », et vu qu’il reconnaît sa propre impermanence, il ne peut absolument avoir peur de disparaître. Il y a peu de chance aussi qu’à leur tour ses participants aient peur qu’il meure. Aucun participant ne peut raisonnablement se battre pour que le black-block survive… Cette « violence » est donc purement un choix de libération. L’engagement à ne causer que des dégâts matériels, et le choix des cibles, est une preuve en ce sens. Le renoncement à la « violence » pour des actions plus pacifiste en est une autre : être attaché à une méthode est la marque de l’attachement à une forme qui maintien le confort du « moi ». Il ne reste que deux problèmes de violence pour moi : au niveau individuel, je ne pense pas que tous les participants soient des « boddhisattvas » sachant manier la violence avec discernement, quoique… tant qu’il n’y a pas mort d’homme ou de blessés, qui oserait se plaindre ! Le plus important à mon avis est cette autre critique bouddhiste de la violence. Le plus gros problème, ce n’est pas tant que la violence est « mal », c’est que nul n’est capable de strictement en prévoir les conséquences. C’est une action de choc, qui accélère beaucoup les choses, mais en cela elle est très peu maîtrisable. On dit que le discernement suffisant pour déterminer les suites d’une action violente est presque impossible à atteindre. C’est cela le véritable obstacle. Mais c’est un risque que l’on peut parfaitement assumer. Le principal, c’est de n’engager que soi. Mais il faut rester conscient que même cela dans certain cas peut être difficile. Enfin je dirais à tous ceux qui sont scandalisés par la « violence » du black-block que bizarrement les gens vertueux ne le sont jamais moins que face à ceux qu’ils considèrent comme non-vertueux… Alors où est la violence finalement ? Le bouddhiste fait toujours attention à ce qu’il vit lui. Que les autres suivent leurs voies, et que tous soient ainsi libérés de la souffrance et trouvent le bonheur ! Paix et bien(s) à vous. Jean Delpech delpech_jean@hotmail.com Mis en ligne par libertad, le Lundi 9 Juin 2003, 22:45 dans la rubrique "Pour comprendre".
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