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![]() 2005-2006 : Peut-on tomber plus bas?
Lu sur Altermonde-Le village : "Un éclairage différent sur les débats qui agitent l’Ecole. Je vous conseille bien entendu de suivre les liens qui mènent à d’autres textes très intéressants. A lire aussi les débats réunis sur le site de Michel Delord, dont un entretien de Laurent Lafforgue à....Radio-Notre-Dame (sic) : Site de Michel Delord
Plus intéressant, de mon point de vue « technique », les débats sur le site de la Société Française de Mathématiques. Les non-initiés y trouveront des textes très accessibles qui reflètent bien ces débats : Tribune libre SMF Bonne lecture ! Matthieu Brabant Aussi loin que je remonte dans mes souvenirs, je ne me rappelle pas avoir vécu une année aussi régressive en matière éducative que l’année 2005. Récapitulons, le plus brièvement possible, avant de tenter une analyse : En décembre 2004, il propose la suppression des Travaux personnels encadrés (TPE) en terminale pendant que, partout, les moyens sont réduits pour les dispositifs du même ordre (comme les Itinéraires de découverte au collège). Les professeurs pétitionneront et les lycéens manifesteront pour le maintien des TPE : en vain ! Il faut supprimer les TPE ! Pas pour une question d’économie, comme on veut nous le faire croire (on aurait pu, pour cela, prendre des moyens sur le « suivi individualisé » en seconde dont chacun s’accordait à reconnaître qu’il fonctionnait moins bien que les TPE), mais pour une question de principe : les TPE sont inacceptables, surtout en terminale, l’année du "vrai" baccalauréat ! Il s’agit, en effet, d’un travail d’équipe, mettant en oeuvre une démarche expérimentale et des recherches documentaires, permettant aux lycéens de s’impliquer dans un « chef d’oeuvre » qui ne pourra pas être évalué selon les critères traditionnels de simple conformité à la norme ! Un travail qui rompt avec la « pédagogie bancaire » dominante. Bref, un scandale en soi quand on n’a comme seuls mots à la bouche « restaurer l’autorité » et qu’on a délibérément choisi de ne pas restaurer l’autorité du savoir et de la culture, mais celle de ceux qui « en imposent »... dans l’économie, dans les médias, dans l’école. • Dès son arrivée au Ministère, François Fillon avait, en même temps, pris ses distances avec le « Rapport Thélot » et confirmé les choix pédagogiques de son prédécesseur, en particulier sa méfiance à l’égard des « méthodes nouvelles » ( !). • Vote de la « Loi d’orientation sur l’avenir de l’école » en mars. _ Malgré le battage médiatique et l’habileté politique de François Fillon, aucun Français aujourd’hui - ou presque - ne saurait dire quel était le fil directeur de cette loi. Quand le même ministre avait fait voter, quelques mois plus tôt, la loi sur les retraites, les Français s’y étaient, pour beaucoup, opposés, mais, au moins, en avaient-ils compris l’enjeu et le principe. Ici, s’agissant d’un point encore plus important que celui du paiement de nos futures pensions - il s’agit de l’avenir de nos enfants - personne ne comprend de quoi il en retourne ! Nous sommes, décidément, une société vieille et fatiguée, plus préoccupée de toucher ses « gages » que de préparer l’avenir ! • Avec beaucoup de bonne volonté, cependant, on peut trouver, dans la « loi Fillon » cinq mesures « phares » (quoique le terme soit, ici, particulièrement inadapté) : • En tout cas, ce n’est pas Gilles de Robien ! À peine arrivé rue de Grenelle, ce dernier a commencé par dire qu’ « il était là pour écouter » et à laisser entendre qu’il ne se sentait pas vraiment engagé par la loi portée par son prédécesseur : bel exemple d’éducation civique pour des élèves qui se demandent de plus en plus comment il se fait qu’eux doivent obéir à la loi, alors que tant d’autres s’en exonèrent... • Vient ensuite une rentrée techniquement sans problème majeur, malgré les réductions de postes que doivent absorber plusieurs académies... mais une rentrée morose. De toutes parts, on entend que les enseignants sont désabusés, voire déprimés. Malgré les déclarations d’amour de certains sondages qui semblent, au contraire, confirmer l’estime des Français pour le corps enseignant, ce dernier « n’a pas la pêche ». Dans les écoles, les collèges et les lycées, à de rares exceptions près, on « survit ». Pas de révolte, mais pas de dynamique non plus... et, quelques semaines après la rentrée, la fatigue déjà. L’École française n’a plus d’horizon, plus de perspectives claires. Elle s’englue dans une gestion policée mais insignifiante. Et, comme chaque fois dans les périodes où manque un cap politique clair, les hiérarchies intermédiaires récupèrent le pouvoir et se durcissent dans des logiques de territoire. Et voilà que surviennent les « violences urbaines » (ceux qui parlent d’ « émeutes urbaines » n’en ont visiblement jamais vues) ! Des enfants, des adolescents - dont on sait aujourd’hui qu’ils n’étaient téléguidés par aucune organisation - basculent dans la violence aveugle. Et, contre toute attente, le Premier ministre en personne annonce que, pour lutter contre ces phénomènes, il faut mettre en place l’apprentissage dès 14 ans... On tranchera, quelques jours plus tard, à 15 ans. Mais peu importe : il y aura bien des contrats de travail possibles avant 16 ans. C’en est fini de la scolarité obligatoire, du projet d’élever le niveau des Français, de leur proposer plus de savoirs et de culture pour plus de démocratie. Un bond de cinquante ans en arrière ! Et, pratiquement, sans aucune réaction politique ! Normalement, si nous avions été réveillés et un peu moins fatigués, une telle mesure, avec son immense charge symbolique, aurait dû mettre un million de Français dans la rue. Au lieu de cela, rien ! Le silence de nos élites. Un sondage qui montre que 73% de nos concitoyens considèrent cette mesure comme bénéfique (sans doute pour les enfants des autres !). Avec François Jarraud, le responsable du Café Pédagogique), nous décidons de réagir et je publie un texte sur ce site le lundi 14 novembre. • Bien sûr, le gouvernement va prendre d’autres mesures, en particulier sur la question des Zones d’Education prioritaire : • On en était là quand Gilles de Robien prit l’initiative d’interdire « la méthode globale » et d’imposer « la méthode syllabique » . • Car, venant à la fin d’une année particulièrement catastrophique sur le plan pédagogique, la question des méthodes de lecture ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt. Ce qu’il nous faut dénoncer, ce n’est pas seulement un oukase absurde d’un ministre mal informé, c’est une politique éducative globalement régressive. Une politique qui est, en réalité, un renoncement à éduquer : • Renoncement à éduquer quand on supprime les travaux personnels encadrés, qui favorisaient la démarche collective de recherche de la vérité, au profit du bachotage traditionnel. • Renoncement à éduquer quand on se contente de garantir à tous un « socle » de savoirs fonctionnels déconnectés de la culture qui leur donne sens. • Renoncement à éduquer quand on laisse les établissements se ghettoïser de plus en plus, dans l’enseignement privé comme dans l’enseignement public, et qu’en favorisant toujours « l’entre soi » on interdit la découverte de l’altérité. • Renoncement à éduquer quand on se propose d’installer, dans des lycées qui n’ont pas d’infirmière ou de Conseiller d’éducation, des permanences de la police. • Renoncement à éduquer quand on conçoit l’apprentissage de la lecture comme la simple inculcation de mécanismes. • Renoncement à éduquer quand on imagine réduire la formation du citoyen à l’apprentissage de La Marseillaise. • Renoncement à éduquer quand on diminue l’âge de la scolarité obligatoire au lieu d’aménager celle-ci pour qu’elle offre à tous les élèves les moyens d’accéder aux fondamentaux de la citoyenneté. • Renoncement à éduquer quand, plus globalement, on préfère toujours l’exclusion à la formation, l’expulsion à l’intégration, la sanction qui humilie à la sanction qui intègre... • Il faut, bien sûr, résister à ces renoncements, à ce renoncement du pari dans l’homme et dans l’avenir... Et il faut aussi se battre pour faire, sans cesse et obstinément, émerger les enjeux éducatifs dans l’opinion publique. Je crois que nous ne l’avons pas fait assez. Les « pédagogues » n’ont pas été assez « politiques » : ils n’ont pas suffisamment su dire ce qui les animait et quelles étaient leurs valeurs... Au point que des hommes et des femmes loyaux et de bonne foi ont pu se laisser convaincre par des discours simplistes et populistes sur la baisse du niveau et la restauration de l’autorité. Mon échange avec Bernard Langlois dans Politis est, à cet égard, significatif (Edito de Bernard Langlois et Réponse de Philippe Meirieu) : l’homme n’est pas suspect d’être « réactionnaire » et, pourtant, il se fait l’écho des thèses les plus vieillottes sur l’incompétence des instituteurs (« ces incapables prétentieux », comme on disait, il y a déjà un siècle), la baisse du niveau (sans préciser de qui...), le dressage pédagogique des enseignants par les « gourous des sciences de l’éducation » (comme si ces derniers avaient le pouvoir !), etc. Bernard Langlois ne dit pas un mot du recul sur la scolarité obligatoire et il charge massivement la méthode globale ! Comment a-t-on pu en arriver là ? • C’est que nos adversaires ont un pouvoir d’autant plus important qu’ils ne s’embarrassent pas de scrupules scientifiques, éditoriaux, voire moraux. Pour eux, l’exemple vaut la preuve et l’anecdote, pourvu qu’elle soit assez racoleuse, fait fonction d’argument. Face au spectacle assez pitoyable de ces ouvrages déjà écrits, qui se succèdent d’année en année et dont les tirages atteignent des chiffres astronomiques, certains d’entre nous (les meilleurs ?) ont tendance parfois à jouer la réserve, voire le mépris : pourquoi répondre ? Et à quoi bon répondre ? Répondre, c’est se laisser entraîner sur le terrain et dans la rhétorique d’un adversaire qui, médiatiquement, aura toujours raison. Certes. Et j’ai tendance à penser, moi aussi, qu’il ne faut pas répondre. Ne pas valoriser, en les prenant comme des interlocuteurs respectables, des auteurs qui ne daignent pas citer leurs sources... quand ils n’inventent pas, tout simplement, des faits. Ne pas se laisser emporter par ce que j’ai nommé, dans ma réponse à Bernard Langlois, cette « sarkosyzation » du débat public : dire n’importe quoi, faire de la surenchère, jouer la formule contre la pensée complexe, désigner des boucs émissaires pour ne pas avoir à s’interroger sur nos responsabilités, etc... « Le pire n’est jamais sûr »... Mais il risque de devenir possible, voire probable, si nous ne faisons rien. C’est pourquoi il nous faut réagir. Non pour « répondre » aux anti-pédagogues, mais pour témoigner qu’une autre manière de penser existe et qu’elle est féconde. À nous maintenant d’écrire et de prendre la parole pour témoigner de ce que les hommes et les femmes peuvent faire, quand ils sont solidaires et se coltinent la réalité du monde, quand ils sont inventifs et tentent, par l’éducation, de combattre contre toutes les formes de fatalité et de tyrannie. A bientôt donc, non pour répondre aux "anti-pédagogues", mais pour, à nouveau, prendre la parole en "pédagogues" et fiers de l’être ! En 2006, c’est ce que je nous souhaite. Mis en ligne par patrick83, le Lundi 2 Janvier 2006, 13:58 dans la rubrique "Actualité".
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