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--> La pratique anarchiste comme jeu subversif par Wolfi Landstreicher
C’est ceci qui fait de la pratique anarchiste un jeu. Je m’explique. Un jeu peut être décrit comme un moyen d’atteindre un but particulier en n’utilisant que les moyens répondant à des critères acceptés par les participants en raison du plaisir qu’ils trouvent à les suivre même si c’est au détriment de l’efficacité. Le but de la pratique anarchiste serait de réaliser un monde libéré de la domination, sans état, sans économie et sans les myriades d’institutions qui modèlent notre existence. Je ne prétends pas connaître le meilleur moyen d’y parvenir. D’un point de vue anarchiste, il n’y a pas encore eu de révolution réussie et nous n’avons donc pas de modèle d’efficacité. Mais pour qui vise ce but, non par sens du devoir ou pour des raisons morales, mais suite à une réflexion globale sur ce qu’il désire dans l’immédiat pour sa propre vie, les calculs mesquins d’efficacité ne sont la priorité. Pour ma part, je préfère atteindre ce but en me faisant le plaisir immédiat de reprendre ma vie en mains, et en défiant l’ordre social que je cherche à détruire. C’est là qu’interviennent les « principes » anarchistes (les règles du jeu) .Le refus de choisir nos maîtres, de promouvoir les lois, de négocier avec l’ennemi etc... repose sur le désir de nous réapproprier notre vie ici et maintenant et de jouer ce jeu en nous faisant plaisir. Nous avons donc choisi ces règles non par sens du devoir moral ni parce qu’elles sont le meilleur moyen de parvenir à nos fins, mais plutôt pour le plaisir de nous y soumettre. A la lumière de ceci, nous comprenons aussi pourquoi, dans le domaine ou le compromis est le plus prégnant (la survie dans un monde dominé par des relations économiques toujours opposées à la plénitude de la vie) nous choisirons n’importe quelle méthode capable d’assurer notre survie. Comment pourrions nous jouer autrement ? Nous ferons ce que la nécessité nous imposera dans ces situations (travailler, voler, magouiller, etc...) mais seulement temporairement pour maintenir notre capacité à nous réapproprier nos vies et combattre pour le monde que nous voulons, tout en continuant à défier ces abus. En fait, un des aspects de la pratique du jeu subversif est de retourner les abus de ce monde contre lui même. Arrivé à ce point il semble nécessaire de faire la distinction entre le hors- la -loi et l’anarchiste jouant le jeu de la subversion. Evidemment tout anarchiste est un hors-la-loi jusqu’à un certain point puisqu’il refuse l’idée de déterminer ses actions selon la loi. Cependant la plupart des hors-la-loi ne jouent pas au jeu de la subversion. Ils sont plutôt occupés par le jeu beaucoup plus pressant de déjouer les forces de l’ordre sans chercher à les détruire. Pour l’anarchiste révolutionnaire hors-la-loi, ceci n’est qu’une petite partie d’un jeu plus vaste. Il fait un pari beaucoup plus grand que celui du simple délit. Il « réclame » sa vie maintenant pour pouvoir réclamer le monde. Le jeu associe donc le but de détruire l’ordre en place et de créer un monde libre de toute domination avec le désir de reprendre nos vies en main pour en faire ce que nous voulons. Nous en venons donc à la méthode pratique et aux moyens dictés par notre désir de vivre selon nos idées. Cette méthode peut être présentée sommairement comme suit : 1) L’action directe : agir nous-mêmes pour obtenir ce que nous voulons plutôt que déléguer l’action à des représentants. 2) L’autonomie : refus de confier la prise de décision à un quelconque corps organisé ; organisation conçue seulement comme la coordination d’actions pour des projets ou des conflits spécifiques. 3) Le conflit permanent : lutte perpétuelle pour atteindre notre but sans compromis. 4) L’attaque : pas de médiation, pacification ni sacrifice ; pas de limitation à la simple défense ou résistance mais viser la destruction de l’ennemi. Cette méthode reflète le but ultime et le désir immédiat de la pratique anarchiste révolutionnaire. Mais si nous devons considérer cette pratique comme un jeu, nous devons aussi bien comprendre quel type de jeu. Il ne s’agit pas d’un jeu dans lequel deux (ou plusieurs) opposants luttent pour atteindre le même but. Dans un tel jeu il pourrait y avoir place pour le compromis ou la négociation. Au contraire, le jeu subversif est un conflit entre deux objectifs diamétralement opposés, celui de tout dominer et celui de mettre un terme à toute domination. Finalement, la seule façon de gagner ce jeu est de détruire complètement l’adversaire. C’est pourquoi il n’y a pas de place pour le compromis ou la négociation, surtout pas pour les anarchistes qui sont clairement dans une position de faiblesse dans laquelle tout compromis reviendrait à céder du terrain. Les buts, principes, méthode ainsi que la compréhension de la nature du combat à mener caractérisent le jeu révolutionnaire anarchiste. Comme dans tout jeu, c’est sur cette base que nous développerons stratégie et tactique. Sans une telle base, tout discours sur la stratégie et la tactique n’est que babillage. Alors que nous pouvons parler de tactique uniquement dans le contexte particulier d’une décision à prendre à un moment donné, nous pouvons parler de stratégie d’une façon plus générale. La stratégie concerne le moyen d’atteindre nos buts. Nous devons donc être conscients de certains facteurs. Avant tout, dans quel contexte essayons nous d’atteindre ces buts ? Quelle relation existe entre ces buts et ce contexte ? De quels moyens disposons nous pour atteindre ces buts ? Sur quelles complicités pouvons nous compter dans cette entreprise ? Ces questions revêtent un intérêt particulier pour les anarchistes dont le but (éradiquer toute forme de domination) n’est pas pour le futur lointain. N’étant pas de bons chrétiens, nous ne cherchons pas à nous sacrifier pour les générations futures. Nous voulons plutôt en profiter au cours de notre vie et au cours de la bataille contre l’ordre établi. Nous devons donc examiner ces questions sous ce double aspect. La question du contexte implique une analyse globale de celui ci, de la nature des institutions en place, des tendances lourdes qui se développent et des éventuels points de faiblesse voire de rupture de l’ordre établi. Nous devons également examiner nos conditions de vie habituelles, nos relations et rencontres volontaires ou non, notre environnement immédiat, nos projets à court terme etc… Le rapport entre ce pour quoi nous luttons et les conditions générales de l’ordre social est un rapport de conflit total. Puisque nous nous efforçons non seulement de détruire la domination mais également de nous y opposer dans notre vie, nous sommes des ennemis de cet ordre. Ce conflit est profondément ancré dans notre vie quotidienne par la variété des activités qui nous sont imposées par la règle de la survie plutôt que de la vie. Ce conflit est donc un point essentiel dans la détermination de notre stratégie. Puisqu’une partie de notre but est de nous réapproprier nos vies tout de suite, nos moyens d’actions doivent le refléter. Autrement dit, tous les moyens qui impliquent l’abandon de notre emprise sur notre vie (comme le vote) constituent déjà un échec. Il est nécessaire à ce point de faire la part de ce qui constitue un tel abandon (voter, acter en justice, pétitionner, discuter avec l’ennemi) et ce qui est compatible avec la réappropriation de notre vie et le combat contre les institutions de domination (par exemple un travail temporaire, certaines formes de magouille, etc... qui nous donnent accès à certaines ressources, informations et capacités utiles dans notre entreprise subversive.) Nos complices peuvent être n’importe qui, anarchistes critiques conscients ou pas, du moment qu’ils utilisent les mêmes moyens que nous dans leurs luttes contre ce qui les domine ou les opprime, moyens par lesquels il reprennent leurs vies en mains et mènent leur propre combat. Notre complicité durera tant qu’ils utiliseront ces moyens et cessera dés qu’ils abandonneront leur autonomie ou composeront avec leurs maîtres. : Survivre ou vivre pleinement : Traduction par lazy cat d'un texte paru dans Green anarchy N° 23 Ete / Automne 2006 Mis en ligne par endehors, le Jeudi 31 Août 2006, 11:41 dans la rubrique "Pour comprendre".
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